Dheepan

Réalisateur
Jacques Audiard
Acteurs
Antonythasan Jesuthasan, Claudine Vinasithamby, et Kalieaswari Srinivasan
Pays
France
Genre
Drame
Durée
109 min
Titre Original
Notre score
8

Ils ne se connaissent pas et pourtant… un ancien soldat rebelle, une jeune femme et une petite fille se font passer pour une famille afin d’être évacués de leur pays en guerre. Arrivés en France, ils doivent faire face à un autre quotidien, dans une cité dominée par la violence. C’est là que cette famille imaginaire devra, au fil des épreuves et du temps, apprendre à former une « vraie » famille.

Film présenté en Compétition au 68ème Festival de Cannes

Avis de Fabien (chronique cannoise)

Habitué de la compétition cannoise où il fut récompensé en 1996 par un Prix du scénario pour Un héros très discret et un Grand Prix du jury pour Un prophète, Jacques Audiard raconte dans son nouveau film Dheepan, en lice pour la Palme d’or, le parcours chaotique d’un réfugié sri-lankais tamoul en France. Accompagné d’une jeune femme et une fillette, une famille de composition soudée au fil d’un périple éprouvant, cet ancien soldat rebelle fuit son pays ravagé par la guerre pour une vie meilleure.

Comme dans Un prophète, un homme doit s’adapter (apprendre les codes, faire exploser le système) d’un nouvel environnement rugueux et dangereux, le milieu carcéral dans le drame porté par Tahar Rahim, une banlieue française gangrénée par la drogue dans ce nouveau film, pour survivre. Traumatisé par un passé horrible, Dheepan voit ses vieux démons refaire surface lors d’une nouvelle guerre, celle d’une cité dévorée par la drogue; cette fois il va se battre pour sauver sa famille.

Après la découverte Tahar Rahim pour Un prophète Jacques Audiard a confié le rôle central à un acteur débutant, l’intense Antonythasan Jesuthasan. Tourné en partie dans une vraie cité en banlieue parisienne, Dheepan est porté par une exigence de réalisme, avec une mise en scène attentive à mettre en valeur le jeu des acteurs. Car Audiard a choisi de filmer une histoire d’amour sur un fonds social sombre et non un drame de l’immigration moderne.

Grand film, avec une belle montée en puissance dramatique culminant dans un brutal déchaînement de violence (l’épilogue laisse par contre dubitatif), Dheepan est un très bon Audiard.

MAJ : Dheepan a remporté la Palme d’or au 68ème festival de Cannes

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L’avis de Manu Yvernault : 

Cela fait maintenant plus de 20 ans que Jacques Audiard est passé derrière la caméra, ne lâchant (quasiment) pas la plume des films qu’il met en scène. S’il est nécessaire de le définir comme auteur, il est presque obligatoire de mettre en avant l’importance du langage, de la compréhension de l’autre par le langage, sous quelque forme qu’il soit. Chacun de ses films proposent une lecture subtile de la communication entre les êtres, de passer de l’incompréhension à l’association la plus intense, souvent, sinon toujours, sous la forme projetée d’un duo. Car de la violence cachée présente dans toutes ses œuvres, émergent toujours la notion d’amour et finalement de fusion.

Si en premier lieu on peut reprocher à Dheepan de ressembler dans son schéma narratif à la plupart des films précédents du réalisateur, il ne faudrait pas s’arrêter à ce sentiment de répétition et découvrir finalement une autre pièce majeure de l’œuvre que le cinéaste construit depuis des années.

Il émane en fait une vraie universalité dans le cinéma de Jacques Audiard et Dheepan semble en être le point culminant, avec cette fois le récit sous forme de conte urbain post-moderne, le parcours de sri-lankais qui tentent de vivre dans un ailleurs bien meilleur.

Et sous les arches principales d’un film qu’on pourrait croire simpliste, se cache une des plus belles histoires humaine et d’amour que le cinéma français nous est donné à voir récemment.

Et si Dheepan ressemble finalement un peu à ses prédécesseurs c’est sans doute puisqu’il en utilise tous les codes en élevant ce dernier dans une strate supérieure cette fois.

On bascule facilement d’un genre à un autre, tutoie la perfection scénaristique dans une construction symétrique d’un épilogue qui répond à un prologue très rude, avec une vraie rupture en plein milieu du film. Si le film devait être à l’origine une relecture de Les chiens de paille de Sam Peckinpah, retrouve la trace d’un certain cinéma des années 70 dans la forme de vigilante movie que prend le film à un moment inattendu. Comme souvent chez Audiard, le salut (ou non, on ne spoile rien) passe forcément par une rédemption. Chacun des héros du metteur en scène suit la même trajectoire, il en sera de même pour Dheepan, héros migrant, qui fuit son pays avec sa fausse famille, qui tente de reconstruire son avenir en effaçant son passé. Mais chez Audiard tout se semble renaître que si l’incandescence du « feu » fait table rase d’un passé (souvent lourd). Tout passe par l’acte de rédemption, justifié et nécessaire à l’évolution de ses personnages. La magie du cinéma opère dans la capacité du metteur en scène à dessiner différentes trajectoires, inversées, vers un point culminant et commun avec une limpidité confondante.

Si certains reprocheront les raccourcis et métaphores mal comprises du film, il convient de s’élever et prendre de la hauteur d’un récit précis, pour voir les contours bien plus subtiles d’un film majeur.

Dheepan semble être le film le plus contemporain de Jacques Audiard, il ne faut pas se fier à la simplicité formelle et de surface de son récit et aller au-delà pour apprécier le plein talent d’un cinéaste seul dans la planète France. Une mise en scène majeure vient recouvrir l’ensemble du film. Les plans de nuit magnifiques, vecteurs de confusion scénaristique désirée (dans la cité, vente à la sauvette…), plans serrés, rapprochés, flous réalistes, tout semble être calculé avec précision chez Audiard. Même quand le chaos prend place, la caméra bousculée en tous sens laisse le spectateur au plus proche des personnages.

Jamais perdu, cette soigneuse mise en scène sert à merveille (ou l’inverse) un trio de comédien, épatants, magique et terriblement touchants. Jesuthasan Antonythasan en tête époustouflant de naturel et de charisme, dans ses instants de jeu simple comme ceux de folie.

Si la marque des grands films est celle qui interroge après-coup, touche et épate, Dheepan en est assurément un. Plus qu’un ajout dans une filmographie déjà très dense et égale, cette Palme d’Or semble montrer que le réalisateur grandit toujours et encore. Un vrai plaisir de retrouver une maîtrise formelle aussi aboutie dans un écrin aussi touchant et seyant avec le recul nécessaire d’après séance.

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