Midnight special

Réalisateur
Jeff Nichols
Acteurs
Jaeden Lieberher, Joel Edgerton, et Michael Shannon
Pays
USA
Genre
Aventure, Drame, et Fantastique
Durée
111 min
Titre Original
Notre score
9

Fuyant d’abord des fanatiques religieux et des forces de police, Roy, père de famille et son fils Alton, se retrouvent bientôt les proies d’une chasse à l’homme à travers tout le pays, mobilisant même les plus hautes instances du gouvernement fédéral. En fin de compte, le père risque tout pour sauver son fils et lui permettre d’accomplir son destin. Un destin qui pourrait bien changer le monde pour toujours.

Avis de Fabien

Après les indépendants Take Shelter (un père tente de protéger sa famille contre une apocalypse imminente) et Mud (un récit d’apprentissage à la Mark Twain), Jeff Nichols passe à la vitesse supérieure avec son premier film de studio, pour la Warner, Midnight special.

Avec cette histoire de traque par les autorités gouvernementales d’un enfant aux pouvoirs magiques, Midnight special renvoie aux premiers films de s-f de Steven Spielberg période fin 70’s-début 80’s, E.T et Rencontres du 3ème type, son habileté à susciter l’émerveillement par l’enracinement du merveilleux dans un cadre ordinaire, un quotidien banal où des personnages ordinaires sont plongés dans une situation extraordinaire. Comme le maître, Nichols opte, pour la montée de la tension dramatique, au principe du dévoilement progressif des éléments fantastiques (magnifique apparition du garçon caché par un drap où perce la lumière du lampe torche), selon une logique de dissimulation/apparition matérialisé par cette superbe scène où le conducteur d’une Chevrolet fonce dans la nuit tous phares éteints, aidé par des lunettes infra-rouge, pour ne pas se faire repérer par les forces de police. Question esthétique on remarque le recours aux lense flare et une bonne intégration des effets spéciaux aux décors quotidiens. Avec l’énergie cinétique propre au chase movie (le film de traque) le film avance à toute allure, avec ses beaux personnages entrainés dans une fuite en avant sur les routes du Sud, vers l’inconnu ; compact, nerveux, il charrie aussi son lot d’ellipses et d’interrogations (la nature du Ranch, la raison des liens distendus entre le père et la mère…) mais s’avère toujours intrigant et prenant car profondément attaché à l’humain, à la question de ce que c’est d’être père.

On retrouve incorporés, dans cette histoire imprégnée des films fantastiques des 80’s (Spielberg donc, Carpenter et Starman) et rattachée au chase movie, beaucoup d’ingrédients du cinéma de Nichols : le Sud (ses motels bon marché, ses habitants aux fortes convictions religieuses comme dans le 2ème amendement, ses champs de blés), l’enfance (la différence), la foi et la croyance (religieuse comme en sa famille). En effet Midnight special, par delà son aspect de grosse machine s-f, est un film intimiste, familial qui raconte l’inquiétude d’un père pour son fils, sa croyance en ses possibilités et un destin exceptionnel qui prime sur tout le reste.

En père sacrificiel, le fidèle Michael Shannon est une nouvelle fois génial devant la caméra de Nichols où Joel Edgerton, Kirsten Dunst et le jeune Jaeden Lieberher font des merveilles dans ce drame fantastique palpitant et bouleversant.

Jeff Nichols a vraiment un talent de storyteller et de metteur en scène, vivement la suite et son Loving peut-être à Cannes…

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Avis de Manu

Les parcours cinématographiques qui gravissent les échelons un à un en vue d’atteindre parfois un chef d’œuvre sont rares. Parfois la route est encombrée, monte puis redescend, quand ce n’est pas une complète sortie de voie. Jeff Nichols ne fait donc pas partie de ceux pour qui le hasard est le fruit de la réussite. Après Shotgun Stories, Take Shelter et le récent Mud le réalisateur en plus d’un sans-faute monte en gamme une fois de plus. Du cinéma de l’intime à celui du genre, il s’essaye à tout, avec talent, modestie et un savoir-faire indéniable dans une mise en scène qui, de maturité en perfectionnisme, touche souvent la perfection de matière dans laquelle elle s’inscrit.

Pour la première fois Jeff Nichols travaille avec un gros studio et on pouvait craindre le pire puisque souvent cette collaboration a comme résultante le sacrifice d’une intégrité artistique sur l’autel du montage sacrifié. Ici, tout semble attesté que le metteur en scène a eu le dernier mot, la dernière coupe. Franc, épuré, de l’ordre de l’intime, le cinéma de Nichols se dessine toujours et encore du même ordre. Bien sûr le lien familial, encore celui de la paternité est mis en avant, de nécessaire à essentiel au fur et à mesure des réalisations. Là où le film fonctionne pleinement c’est dans sa capacité à convoquer l’intelligence du spectateur plutôt que de prémâcher tout un travail d’immersion et par répercussion d’explication. La simplicité du concept, de moins en moins utilisé dans un cinéma post-moderne, qui plus est de grand studio, ramène le cinéma à une certaine essence et convoque ainsi directement les années 80 quand cette intelligence de propos se mariait au divertissement. Bien sûr on voudrait associer Spielberg à ce mouvement mais Jeff Nichols se débarrasse de ce lien paternel assez vite par sa propre matière, voir à ce titre la séquence de la station-service et celle de la dernière poursuite pour comprendre en quoi une mise en scène presque vierge d’effets spéciaux peut claquer avec autant de force à l’écran ; cadrage, découpage, montage, tout est là. Point de vrai légataire ici mais un héritage de pensée artistique commune totalement réapproprié. Pas encore le chef d’œuvre absolu mais le tutoiement de Jef Nichols s’en rapproche de plus en plus.

Dans cette intimité filmée, les comédiens nagent comme dans une mer calme, le film débarrassé de ses scories explicatives et lourdes, c’est ici le sensitif qui prend place, le rêve et l’innocence de l’enfance. Michael Shannon, un habitué du réalisateur joue à la perfection ce père aimant, Joel Edgerton sert avec brio ce rôle de chevalier protecteur quand Kristen Dunst souligne dans son registre la fibre maternelle nécessaire à l’équilibre du film et de son thème.

Baigné de mélancolie addictive, bercé d’une musique douce et chaleureuse,  Midnight special semble prendre une place ferme et définitive dans un top 10 2016 déjà bien chargé en ce début d’année. Sous ses airs kaléidoscopiques de psyché, puzzle sentimental SF et perturbant, un final grandiose et crescendo donne finalement le LA majeur sur quelques défauts mineurs (trop de mystères ?). Référencé avec respect, l’alternative cinématographique que propose Jeff Nichols baigne son film d’un goût si particulier et unique, pour au final, nous faire faire un joli retour en arrière sentimental et un pas un avant par son savoir-faire artisanal. Or des conventions, Midnight special reste dans l’espace cinéma une bien belle étoile.

Midnight special
9
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