1er Festival du Film Tadjik de Douchanbé (Tadjikistan) : notre report

1er Festival du Film Tadjik de Douchanbé (Tadjikistan) : 25 novembre – 1er décembre 2019

1- Né de la volonté conjointe de l’Ambassade de France au Tadjikistan, dépendante du Ministère de l’Europe et des Affaires Internationales de la République Française, du Centre Culturel Bactria, de Todjikino, de l’UNESCO et du Goethe Institut, le premier Festival du Film Tadjik de Douchanbé a eu lieu du 25 novembre au 1er décembre 2019.

2- L’ouverture :

Le Festival s’est ouvert dans les salons de l’Hôtel Hyatt Regency, disposant d’une salle de cinéma, en présence d’un public composé de diplomates (Ambassades d’Angleterre, d’Allemagne, du Japon, du Pakistan, d’Inde,…), de personnalités politiques, économiques et culturels Tadjiks ou étrangers, de partenaires privés, comme la directrice commerciale d’Auchan, de représentants d’ONG tels Médecins sans frontières, La Croix rouge internationale,…

La cérémonie d’ouverture s’est déroulée de façon toute à la fois protocolaire et amicale, devant beaucoup à la personnalité chaleureuse de SEM l’Ambassadrice de France, Yasmine Gouédard.
Après les messages de bienvenue de l’Ambassadrice de France et du Directeur de Todjikino, la présentation des membres du Jury, un spectacle de danse, un concert de musique traditionnelle Tadjik, le cocktail d’ouverture, le film d’ouverture, l’excellent « Luna Papa » de Bakhtyor Khudojnazarov (1999) fut projeté. Ce film, devenu culte, est considéré, à juste titre, comme le film marquant la renaissance du cinéma Tadjik, après la terrible guerre civile qui ensanglanta le Tadjikistan de 1992 à 1997. Le passage de l’ère soviétique (1921-1991) à celle de l’indépendance du Tadjikistan (1991 à aujourd’hui) se fit dans la douleur.

Les médias nationaux tadjiks et internationaux, notamment BBC World, couvraient l’événement.

3- La compétition :

Dix-sept films composaient la compétition. Les projections eurent lieu au célèbre cinéma Vatan.
Le Jury était présidé par Sharofat Arabova, productrice, universitaire et historienne du cinéma du Tadjikistan.
Elle était entourée de Rebecca Houzel et Katia Khazak, productrices françaises, Franck Loiret, Directeur délégué de la Cinémathèque de Toulouse, Martine et Jean-Marc Thérouanne, Directrice et Délégué Général du Festival International des Cinémas d’Asie de Vesoul, Timur Birnazarov, réalisateur et producteur Kirghize et Jamal Sohail, producteur et critique Pakistanais.

L’importante délégation française était due à la volonté de Son Excellence Madame l’Ambassadrice, Yasmine Gouédard, de faire connaître et reconnaître le cinéma Tadjik, de resserrer les liens d’amitié vieux de 331 ans entre la France et le Tadjikistan. La première tentative d’établir des relations diplomatiques directes entre la France et l’Asie centrale remonte à 1688, sous l’impulsion du roi de France Louis XIV.

4- Regard sur le cinéma Tadjik : 1959 – 2018 :
Une rétrospective de films tadjiks allant de la période soviétique à aujourd’hui complétait la programmation.
« Le destin d’un poète » de Boris Kimyagarov, chef d’œuvre de 1959 ; « La mort d’un usurier » de Tohir Sobirov, film culte de 1966 ; « The abduction Of The 7 fiancés » de Suvat Hamidov, comédie féministe de 1976 ; « The Girls From Soghdian » de Mukaddac Majmudov, comédie enlevée d’une grande liberté de ton sur le droit au mariage d’amour et contre les mariages arrangés (1987) ; « A True Noon » de Nosir Saydov (2009) contant le traumatisme que fut l’instauration des frontières entre les cinq pays d’Asie Centrale (Tadjikistan, Turkménistan, Ouzbékistan, Kirghizistan et Kazakhstan) après la période soviétique, époque où ces cinq régions étaient d’un même pays ; « The Flying Safar » de Daler Rahmatov (2018), comédie sur les mésaventures d’un touriste français voyageant en ballon dirigeable au-dessus du Tadjikistan et s’égarant en Afghanistan.
Cette rétrospective se tenait dans les locaux de Todjikino. Elle dessinait les différents visages que pouvait prendre le cinéma Tadjik soumis aux turbulences de l’Histoire.

5- Le Forum de l’industrie cinématographique en Asie Centrale :

Événement majeur du festival, le forum des Cinémas d’Asie centrale permit de rencontrer les professionnels du cinéma du Kazakhstan, du Kirghizistan, d’Ouzbékistan et du Tadjikistan, et de revoir les cinéastes de ces pays venus au Festival International des Cinémas d’Asie de Vesoul : Iskandar Usmanov, Sharofat Arabova, Gulbara Tolomusheva, Erlan Nurmukhambetov, Safarbek Soliev.

Sept thèmes furent débattus au cours de ce forum d’une grande intensité de travail :

51- Les récentes tendances du cinéma au Tadjikistan, le financement des projets, la réalisation d’un film de la production à la post-production, puis de son éventuelle distribution :

Cette table ronde était animée par Sharofat Arabova, réalisatrice, productrice, spécialiste du cinéma Tadjik, Akmal Khasanov, producteur de « Art vision » au Tadjikistan, Tynchtyk Abylkasimov, producteur kirghize, Sanoat Azizova, spécialiste du cinéma Tadjik, Sergey Chutkov, directeur du Centre Culturel de Bactria au Tadjikistan.

52- Les tendances et les thèmes du nouveau cinéma en Ouzbékistan, les différents aspects de son développement :

Cette table ronde était conduite par Elmira Khasanova, spécialiste du cinéma Ouzbek, Diloshub Orifzoda, producteur de « Sugd Sinamo » au Tadjikistan, Feruza Torakhodjaeva, Chef adjoint du Département de la planification des projets et production de film à l’Agence Nationale « Uzbekkino » en Ouzbékistan, Abdukhalil Mignarov, producteur Ouzbek et Ismail Zibai, producteur Tadjik.

53- Le soutien de l’Etat pour l’industrie du film et du cinéma indépendant au Kirghizistan, les films ayant reçu le soutien de l’état ces deux dernières années, leur nombre, leur genre et leur type, le soutien aux jeunes réalisateurs :

Cette table ronde était menée par Aybek Diarbekov, Directeur de l’Union des réalisateurs du Kirghizistan, Abdulkhair Zakirov, producteur Tadjik, Abdukhalil Mignarov, producteur Ouzbek, Gulbara Tolomusheva, spécialiste du cinéma kirghize.

54- Les Coproductions avec les pays européens : expérience et pratique :

Cette table ronde fut conduite par Rebecca Houzel, productrice française de « Petit à Petit productions », Katia Khazak, productrice française d’Aurora films, Safar Khakdodov, Directeur de l’Union de réalisateurs du Tadjikistan, Timur Birnazarov, réalisateur et producteur Kirghize, Iskandar Usmonov, producteur et réalisateur Tadjik.

55- La création d’un réseau relationnel entre les réalisateurs et les fondations pour la production de film :

Erlan Nurmukhambetov, réalisateur kazakh, Firdavs Karimov, chef du Département international de l’entreprise d’état « Tadjikfilm », Aybek Diyarbekov, directeur de l’Union des réalisateurs du Kirghizistan, Feruza Torakhodjaeva, chef adjoint du département de la planification des projets et réalisation de la production de film de l’Agence Nationale « Uzbekkino », débattaient avec l’assistante de cette problématique.

56- La distribution des films au Kazakhstan et en Asie Centrale, partage des films nationaux du répertoire dans les pays d’Asie Centrale, quantité des films nationaux dans les différents pays d’Asie Centrale, le box office des films nationaux et la répartition et la part des films nationaux dans chacun des pays d’Asie Centrale :

Aydarkhan Adylbaev, directeur adjoint du Centre d’Etat pour le soutien aux films Kazakhs, Gulbara Tolomusheva, spécialiste du cinéma Kirghize et des cinémas d’Asie centrale, Elmira Khasanova, spécialiste du cinéma Ouzbek, Jamal Sohail, producteur et critique de cinéma, et Ismail Zibai, producteur Tadjik, étaient les conférenciers de cette table ronde.

57- Les Femmes réalisatrices, productrices dans le cinéma d’Asie centrale :
Sharofat Arabova, productrice et spécialiste du cinéma Tadjik, Manzura Uldjabaeva, décoratrice de cinéma Tadjik, Abdukhalil Mignarov, producteur Ouzbek, Elmira Khasanova, spécialiste du cinéma Ouzbek, Gulbara Tolomusheva spécialiste du cinéma Kirghize et Karolina Kluczewska, docteur en sciences sociales (Pologne – Tadjikistan), abordèrent la place des femmes dans l’industrie du cinéma, non seulement en Asie Centrale mais dans toute l’Asie.
Manzura Uldjabaeva rappela avec force la volonté de l’état soviétique de promouvoir les femmes dans le cinéma et cita le nom de grandes réalisatrices d’Asie centrale de l’époque soviétique : Margarita Kasdymova (Tadjikistan), Goulbakhor Mirzoeva (Tadjikistan), Roziya Merguenbaeva (Ouzbékistan), …
Une minute de silence fut observée en mémoire de Jocelyne Saab, décédée en janvier dernier. Elle était la pionnière du cinéma libanais. Ce fut un grand moment d’émotion et de profond recueillement.

6- Master Class et Pitch :

Au cours de ce festival Rebecca Houzel et Katia Khazak, donnèrent une Master Class à destination des réalisateurs Tadjiks jeunes ou moins jeunes, pour leur enseigner les différentes façons de procéder pour trouver le financement d’un film auprès des différentes institutions ou fondations internationales. Il fut souligné la volonté de la France, par le biais du CNC et le département d’aide aux Cinémas du Monde, de favoriser la pluralité des cinématographies mondiales.

Elles auditionnèrent, également, un certain nombre de réalisateurs candidats à des bourses de soutien à la réalisation de leur projet cinématographique.

7- La cérémonie de clôture :

Elle eu lieu à la Maison du cinéma, lieu emblématique du cinéma Tadjik, où se tient chaque année le célèbre festival de Didor, dirigé par Safar Khakdodov, directeur de l’union des réalisateurs du Tadjikistan.
C’est d’ailleurs lui, en personne, qui accueillait les invités du Festival du Film Tadjik de Douchanbé, sur le tapis rouge, au son d’un orchestre traditionnel Tadjik. L’ambiance était festive !

Le moment tant attendu du palmarès vint. Beaucoup de suspens et d’émotion.
Tout au cours du festival les différents membres du jury s’étaient réunis plusieurs fois, sous la houlette de la Présidente du Jury, Sharofat Arabova, pour analyser les films de la compétition.

Le prix Tulipe d’or du meilleur film de fiction revint à « Dugob – Buttermilk » de Zaynolobidin Muso.
Ce film parfaitement maîtrisé, interprété par des acteurs de talent, dont un enfant qui joue à merveille, conte l’histoire, ô combien contemporaine, d’une femme tadjik abandonnée par son mari parti travailler en Russie, où il a refait, très vraisemblablement, sa vie avec une femme russe et ne donne plus aucune nouvelle depuis. Près de deux millions de Tadjiks travaillent en Russie. Ce film analyse avec beaucoup de finesse les pressions sociales auxquelles sont soumis cette épouse abandonnée et son jeune enfant. Ce dernier ne peut être circoncis en l’absence de son père et est de ce fait considéré comme impur par les villageois qui le méprisent et ne font rien pour empêcher les autres enfants de le brimer.
La pression sociale empêche l’héroïne du film de refaire sa vie avec un ouvrier de passage venu effectuer des travaux dans le village. Ce dernier bien qu’amoureux n’a pas assez de courage pour braver les interdits sociaux et emmener avec lui cette belle femme et son enfant.

Le prix Tulipe d’or du meilleur film documentaire fut attribué à « Umar ako » de Daler Imomali, portrait attachant d’un vieil artisan désireux de transmettre son art pour perpétuer savoir faire et savoir être.

Le prix Tulipe d’or du premier film fut décerné à « Pudina » de la réalisatrice Tahmina Hakimova, film brossant le portrait de femmes devant faire face à l’adversité du destin, réduites à mendier, à glaner de la nourriture dans les poubelles, pour pouvoir survivre et nourrir leurs enfants après le départ, sans retour, des maris et des pères partis travailler en Russie.

Les sujets abordés, par les films de fiction ou documentaires de la compétition, démontraient, une fois de plus, que le cinéma est le reflet et le témoin de son époque.

Enfin une Tulipe d’or d’honneur fut remis à la famille de Komil Yormatov, être d’exception qui a œuvré toute sa vie à la défense et la promotion du cinéma du Tadjikistan et de l’Ouzbékistan.
Le réalisateur Safarbek Soliev a réalisé un film documentaire intitulé « Komil » sur la vie de Komil Yormatov, le fondateur du cinéma Tadjik et Ouzbek. Safarbek Soliev est un vétéran du cinéma Tadjik dont l’œuvre comporte plusieurs dizaines de films de fiction ou documentaires. Une rétrospective de ses œuvres fut présentée en France en 2008, lors du 14e Festival International des Cinémas d’Asie de Vesoul.

Il est toujours émouvant d’assister à une naissance qu’elle soit humaine ou culturelle. L’énergie déployée par Iskandar Usmanov, Président du Festival du Film Tadjik de Douchanbé, réalisateur talentueux du très sensible « Télégramme », et de son équipe, pour mener à bien cette première édition doit être saluée et encouragée. Là où il y a une volonté, il y a un chemin.

Jean-Marc Thérouanne
Texte écrit le 2 décembre 2019.

La galerie de photos est accessible ici : https://photos.app.goo.gl/U9arSXvCwhThpF89A

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