Sortilège : Test DVD

Date de sortie
16 juin 2020
Réalisateur
Ala Eddine Slim
Acteurs
Abdullah Miniawy et Souhir Ben Amara
Pays
Tunisie
Genre
Expérimental et Fable
Date de sortie
Salles : 19/02/2020 DVD : 16/06/2020
Notre score
8.5

Potemkine en sa qualité de producteur mais également de distributeur accompagne cette année la nouvelle oeuvre de Ala Eddine Slim : Sortilège. Après The Last Of Us, qui mêlait visions du réels et perceptions imaginaires d’un migrant en route pour l’Europe dans un mutisme transcendantal, le réalisateur tunisien continue ses expérimentations et propose avec Sortilège une rencontre unique en son genre entre cinéma d’avant-garde et musique expérimentale portée par le savoir-faire virtuose d’Oiseaux-Tempête.

L’article s’articulera en deux temps :

I) La critique de Sortilège

II) Les caractéristiques techniques de l’édition DVD

 

I) La critique de Sortilège

Le nouveau film  d’Ala Eddine Slim reprend le concept de The Last Of Us, sa première réalisation, à travers une oeuvre tournée autour de l’errance d’un homme, du passage d’un monde connu à un monde perdu, emplie de magie et d’occultisme.
Pour Sortilège, le cinéaste ne perd pas sa hargne politique à travers son observation du monde dit « civilisé ». Il nous présente une Tunisie militarisée, où la loi semble émaner de la toute puissance de l’institution armée. Le nouveau film du réalisateur tunisien suit le parcours d’un soldat décidant de déserter son unité. Le refus de se plier aux règles étatiques va le transformer en paria, l’ériger au titre d’ennemi public.
En fuyant, tentant d’échapper à la traque militaire, transformée en cause nationale pour influer sur la peur de la population, le personnage principal va pénétrer dans une forêt mystique, ensorcelée, dépassant les pouvoirs ayant été relégués à l’humanité. Il passe de l’autre côté du miroir dans un monde ne répondant plus à la loi des hommes mais à celle de la nature, et plus particulièrement au monolithe, céleste sorcier de granit, gardien païen des bêtes et âmes égarées.

Sortilège est de la sorte un film dualiste mettant en opposition  la civilisation humaine au bord de l’effondrement et le dernier bastion de la nature représenté par cette forêt aux pouvoirs « surnaturels ».
Chaque entité possède un mode organisationnel distinct.
La ville est une créature économique reposant sur des modifications profondes des essences de la nature que cela soit dans sa manière de s’approprier la Terre, dans sa manière de se défendre par les armes, dans sa manière de se nourrir avec une pléiade d’ingrédients modifiés, dans sa manière de se soigner par l’industrie chimique ou encore dans sa manière de s’informer par des médias muselés dans leurs prises de paroles, tout n’est qu’artifice et élévation vers l’astre lumineux, la ville est une structure disproportionnée reposant sur des bases d’argile.
Le réalisateur nous conte de la sorte une organisation humaine à mi-chemin entre Icare et Prométhée, qui à force de vouloir dépasser les dieux se détruit de par son ambition.
La forêt, quant à elle, dernier vestige de nature, dernière source de vie, dans un monde agonisant semble recevoir des forces transcendantales, magiques, qui s’incarnent dans les moindres êtres la constituant du serpent à l’arbre, ou encore l’eau, source de vie, représentant un portail d’accès pour cette interstice en pleine ébullition préparant son ultime stratégie afin de répondre à la dégénérescence de l’espèce humaine.

Néanmoins bien que proposant une thématique d’affrontement entre la terre et le béton, Ala Eddine Slim, ne donne jamais de mots, n’explicite jamais ce choc des entités. Il passe par le symbolisme, module sa façon de filmer pour toujours laisser le spectateur philosopher, penser et vivre pleinement avec ses idées, ses mots, face à cette situation qui se joue devant ses yeux.

Ala Eddine Slim prend le temps à analyser les structures « normatives », les règles à suivre de la ville et de la nature pour subsister, survivre.
La loi des hommes ne touche pas à la rationalité et s’établit sur la construction de normes pour contenir la population, édictant des sentences et des peines. Chaque acte néfaste délivre de la sorte une peine dite adaptée. Face à cette mise en lumière de manière totalitaire et brute des hommes, face à l’exil du protagoniste principal, durant la première partie du film, les premières séquences en forêt paraissent d’une liberté sans limite où la seule loi semble reposer sur le respect des autres êtres vivants.
Néanmoins, très rapidement, cet ordre fantasmé va se dévoiler comme une organisation tout autant hiérarchique qu’est la civilisation humaine. Les règles n’ont été écrites par personne de connu et l’ensemble de la nature semble répondre à une figure monolithique,  rappelant 2001, L’Odyssée de L’Espace.
Cette entité obscure  laisse émaner la magie qui permet à la forêt de résister à l’esprit malingre et destructeur des êtres humains. Le rapport  entre forces fascine, là où les hommes ont voulu se munir d’une puissance infinie, divine, la nature répond par sortilèges, magies ancestrales. Une force dissimulée par les âges et dénigrée par les sociétés modernes placée sous le statut de l’occultisme.
Le film signe une lecture de nos sociétés face aux savoirs du passé, aux connaissances ancestrales, qui effraie tant nous avons cesser de croire en notre environnement originel au profit de valeurs individualistes désastreuses.

De cette façon,  le réalisateur va mener la dissociation entre humain et animal, de manière progressive tout au long de l’oeuvre. Il réussit sa démonstration avec brio en usant de toutes les techniques que le cinéma a su porter et conter au cours de son histoire, du muet jusqu’au cinéma expérimental. Il pointe l’homme comme une créature bavarde, qui a perdu tout le sens des émotions, sensations. Une bête qui par volonté d’indépendance a perdu sa capacité à communier avec son entourage, se focalisant seulement sur la parole.
Lorsque l’interprète principal du film pénètre dans la forêt pour renaître, retrouver ses aptitudes animales passées, il va être démuni de toutes les déviances sensorielles subies par des générations entières d’êtres humains pour revenir au coeur de la nature, reprendre sa place au centre de la chaîne alimentaire, à une position humble.
Devenant captif de la forêt, il va se retrouver invisible au regard de ses semblables jusqu’à être rejoint par une femme à l’âme brisée. Cette union  mutique, ne communiquant que par le regard, orchestrée par l’aura à la fois mystérieuse et majestueuse de la forêt va dessiner la résurrection d’une histoire du passé celle d’Adam et Eve. De la sorte, la nature confectionne une nouvelle variété d’êtres sensibles afin d’endiguer une espèce humaine dégénérée et auto-destructrice.

C’est au milieu de cet onirisme par delà la surface du miroir, de l’eau, que se joue plus globalement la survie de la terre, éclairée et alimentée par l’astre solaire. Le monolithe réside comme une dernière aide pour sauver les espèces terrestres et nous éviter l’apocalypse. Un sortilège pour nous sauver et nous libérer des déviances inhérentes à notre espèce.

Le film est entièrement porté par ce couple qui sidère et intrigue, leurs émotions sont brutes, leurs regards abyssaux, la performance totale. Il est rare aujourd’hui de voir des performances si profondes et touchant directement l’âme. Abdullah Miniawy et Souhir Ben Amara, dépassent la simple interprétation, ils parlent avec tout leur être avec une conviction qui nous transporte dans la beauté sans limite de l’oeuvre. Nous sommes pris sous le prisme de leur regard, ou plus simplement de leur sortilège.

Ala Eddine Slim présente son oeuvre sous les traits d’expérimentations visuelles et narratives éblouissantes. Il mêle à la fois le cinéma de Godfrey Reggio, rappelant Koyaanisqatsi, dans ses plans survolants l’espace urbain, et le cinéma de Ben Rivers, réalisateur de Two Years At Sea et A Spell To Ward Off The Darkness, dans sa manière d’orchestrer l’errance de ses protagonistes ainsi que leur volonté d’abandonner leurs âmes à la nature.
Il prend la décision d’organiser le film autour de l’image et du silence, échappant aux assourdissantes discussions, ne communiquant que par l’iris des ses personnages principaux. Les plans sur ces yeux écarquillés qui conversent par le fond de leur âme apportent une trame poétique à l’oeuvre qui séduit et obsède tant le regard semble gardien d’une entité céleste cachée au plus profond de notre chair, comme si des fragments du monolithe résidaient en chacun d’entre nous, un trésor enfoui et oublié.

La proposition de cinéma que fait Ala Eddine Slim est unique et s’étoffe de multiples sous-textes dissimulés, cachés, qui semblent se dévoiler à chaque nouvelle vision de l’oeuvre. Une vision qu’il a su transcender à travers son partenariat avec Oiseaux-Tempête qui a composé la bande originale décuplant l’impact de l’oeuvre, apportant un aspect organique qui subjugue lorsque les notes et les nappes drone résonnent sur la fine photographie du film.

Le voyage que propose Ala Eddine Slim avec Sortilège semble éternel, et le plaisir de revenir s’enfouir dans cette forêt aux pouvoirs oubliés, mis en lumière et en valeur par cette union visuelle et sonore nous comble en nous offrant cette expérience de cinéma unique qui ose sans cesse, venant nous extirper de notre monotonie, à travers ce spectacle à la fois splendide, cauchemardesque et obsédant.

 

II) Les caractéristiques techniques de l’édition DVD :

Image :

La photographie du film est splendide est pourtant le film n’a pas eu l’honneur d’une sortie au format Blu-ray. Bien que le DVD soit exemplaire en la matière, les limites du support se font sentir sur certaines textures ou encore sur les ombres et les noirs qui auraient pu être plus travaillé avec un format Haute Définition.

Cependant, ne boudons pas notre bonheur car contrairement à la sublime oeuvre de Ben Rivers A Spell To Ward Off The Darkness, Sortilège a su trouver une fenêtre de sortie pour continuer sa vie à travers un format physique qui réussit à restituer de manière très pertinente le film d’Ala Eddine Slim. Les nuances de couleurs, les contrastes ainsi que le piqué ont été façonnés avec finesse.

Note Image : 4/5

Son :

Le film est disponible en deux versions :

  • Version Originale 5.1 : La version 5.1 de Sortilège est un véritable ensorcellement tant les enceintes avant semblent résonner jusqu’aux enceintes surrounds et nous envelopper dans une bulle. Ce sentiment d’envoûtement est décuplé dès lors que les sonorités d’Oiseaux-Tempête viennent soutenir le visionnage.  La balance entre les graves et les aigus est minutieuse et le caisson de basse tout en restant discret sait prendre de l’amplitude dans la pièce et venir délivrer des nappes drones voluptueuses.
  • Version Stereo : La version Stéréo bien que moins effective que la version 5.1 rend hommage au subtil travail sonore de Sortilège et offre un voyage au coeur de cette forêt très réussi mais qui charmera sans doute moins.

Les sous-titres peuvent être désactivées dans le menu des versions audio.

Note Son : 5/5

Suppléments :

Les suppléments proposés par Potemkine sur cette édition DVD sont les suivants :

  • Interview de l’acteur Abdullah Miniawy (15′) : L’acteur principal du film, musicien professionnel,  revient sur son rôle. Il nous parle de sa première fois en tant que comédien, et sa rencontre avec le réalisateur. Il tisse un sentier où il sème de nombreuses anecdotes pour mieux comprendre sa relation à l’oeuvre mais aussi le chemin qui l’a conduit à jouer dans Sortilège.
    L’entretien d’une quinzaine de minutes apporte beaucoup dans l’analyse du personnage principal de ses pensées à sa gestuelle.
    Abdullah Miniawy nous conte avec plaisir ses aventures de cinéma, avec un sourire lumineux, qui rend cet entretien particulièrement chaleureux.
  • Un livret (24 pages) : Entretien avec Ala Eddine Slim et le groupe Oiseaux-Tempête

 

Note Suppléments : 3,5/5

 

Sortilège : Test DVD
8.5
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