Mouchette : Test Blu-ray

Réalisateur
Robert Bresson
Acteurs
Marie Cardinal et Nadine Nortier
Pays
France
Genre
Drame
Durée
78 minutes
Titre Original
Notre score
10

Mouchette, jeune adolescente pauvre, vit entre une mère mourante, un père alcoolique et des camarades de classe hautaines. Un soir, elle fugue dans les bois où elle est découverte par un braconnier qui l’invite à le suivre dans sa cabane.

L’avis de Quentin :

Après Pickpocket, L’Argent et Le Procès De Jeanne D’Arc, l’éditeur Potemkine revient et continue à étayer sa collection autour du cinéaste, pour le moins singulier, Robert Bresson. Alors que les deux premiers titres de la rétrospective paraissaient avec une restauration 2K, l’éditeur français propose pour ses deux nouvelles sorties, Mouchette et Au Hasard Balthazar, de suivre le même procédé que pour Le Procès De Jeanne D’Arc en nous offrant des restaurations 4K inédites.

Nous parcourrons de la sorte, dans ces lignes, l’édition Blu-ray de Mouchette en deux temps :

I) La critique de Mouchette

II) Les caractéristiques techniques de l’édition Blu-ray

I) La critique de Mouchette

A chaque Bresson, son émotion, c’est sous cet auspice qu’il est favorable de découvrir les œuvres d’un réalisateur français majeur. De Pickpocket et sa lecture fascinante du Paris des années 60 entre amour et addiction à Un Condamné A Mort S’est Échappé et sa constante quête de lumière dans l’obscurité, le réalisateur français amoureux des personnages frappés par la rédemption, la révélation de la vérité, a su tout au long de sa carrière travailler la substance cinématographique pour la dépasser. Il transforme le cinéma en art singulier et le définit en tant que cinématographe. Il définit ce dernier en tant qu’écriture d’un texte visuel et auditif, le rapprochant d’un théâtre filmé.

Mouchette n’échappera pas à la règle du cinéma de Bresson. On y retrouve toutes les caractéristiques.

Tout d’abord un cinéma de l’image où le cadre et les placements à la fois des objets et des êtres se conjuguent pour devenir de véritables interlocuteurs qui permettent de rendre visible les on-dits ainsi que les non-dits, d’une société qui ne sait plus communiquer. L’importance du mouvement y est primordial dans la lecture de l’oeuvre. On pense tout particulièrement à la scène introductive , de chasse où l’on assiste à la mise à mort d’un volatile. La mise en scène de champ/contre-champ permet à la fois d’observer le chasseur mais également le voyeur dissimulé dans les buissons. L’image raconte dès les premiers instants la trame de l’histoire, celle d’une traque, d’une mise à mort et d’une vérité dissimulée.

Le cinéaste appuie avec importance sur le critère de l’apparence, la perception du regard de l’autre. Ainsi, le personnage de Mouchette ne parvient à trouver sa place dans un village-cage, où les yeux sont braqués sur les moindres faits et gestes. De par sa situation sociale et familiale, cette jeune fille ne peut être qualifiée, ni même définie. Elle échappe à toutes les configurations. Sans être véritablement écolière, de par sa fonction maternelle de substitution au foyer, sans être véritablement femme de par son âge, et pourtant attirant les regards sexués des adultes, sans être enfant, de par son impossibilité de rêver pour s’échapper et en fin sans être adolescent, de par la difficulté de s’intégrer au groupe pour raisons financières, Mouchette est un personnage frappé par le regard d’une société moqueuse, haineuse, violente où la fange embrume l’esprit humain.

L’aspect audio, second aspect fondamental chez Bresson, dans l’appréciation de l’œuvre est comme toujours minimaliste, chaque mot fait figure de tempête et mène le récit de façon tranchante, à la manière d’un rasoir. Dans Mouchette, chaque phrase est assassine révélant une vie de village meurtrière où les mots l’emportent sur les coups. Mouchette, préadolescente, se doit alors de survivre dans ce climat entouré d’un père ivrogne et lâche, d’une mère mourante ainsi que d’un frère nourrisson qui ne pourrait subsister sans elle.

Le quasi mutisme de l’interprète principale se lit dans le cas présent comme un acte engagé. Celui de ne pas se transformer, de ne pas devenir vil comme les habitants, lâche comme son père, ivre comme son violeur, Mouchette appartient à une catégorie différente, elle est la représentation de l’entre-deux, celle de la vie et de la mort. On perçoit sa rage au travers des hurlements du bébé, le nourrisson comme symbole de vie, et le mutisme éternel de sa mère à son décès, comme symbole de mort. Mouchette est dans cet âge dit « ingrat », celui de l’adolescence où l’avenir s’offre à nous mais le quotidien paraît tel un obstacle insurmontable pour atteindre la liberté. Elle devient malgré elle, une figure emblématique de nihilisme.

Enfin, dernière caractéristique fondamentale dans le cinéma de Bresson, la présence de « modèles ». Robert Bresson s’entoure une fois de plus d’acteurs non professionnels qu’il préfère de par leur absence d’expérience ainsi que de la possibilité de façonner leur jeu, leur voix de manière infinie jusqu’à créer le personnage rêvé pour son œuvre. Il mène le procédé à merveille dans Mouchette où il parvient à accéder à une réalité que tout le monde perçoit mais que personne ne voit. Il atteint l’art à un niveau sacré et transcende, à travers ces regards, ces intonations, ces gestuels, ces larmes, la perception même du septième art.

Le film de Bresson embrasse une lecture genrée et sexuée de la société. Il observe à travers le microcosme de ce village, en le renvoyant à un macrocosme national, les relations homme-femme. Il donne à voir une société où tout est mis en place pour créer le couple, qu’il s’agisse du bar, ou encore de la fête foraine. Tout en appuyant sur ce concept, il dévoile aussi un monde sexuel perçut mais jamais dévoilé. De la sorte, le bar est tenu par des jeunes femmes dans la seule optique d’ameuter les hommes du village. C’est en ce point que Bresson réussit une vision intéressante bipartite entre amour et tentation. Il filme de nombreuses scènes de séductions, de premier contact entre les êtres de manière pétillante et puis installe sa caméra dans les foyers où les hommes et les femmes bien que mariés tendent à l’évitement. D’une part, les hommes boivent, chassent et cherchent par tous les moyens d’éviter le foyer, de l’autre, les femmes seules en l’attente d’un mari se laissent au mépris des autres femmes, par jalousie.

La société retranscrite ne semble plus avoir de repères. Les êtres ne savent plus comment interagir les uns avec les autres.

Ces corps perdus, ces hommes et femmes qui subsistent sans but, qui ne croient plus en l’amour s’ouvrent, bien que se clamant bons chrétiens, aux pêchés et déviances.

Au cœur de ce village en perdition, Mouchette ne sait aimer et faire confiance. Elle symbolise la nouvelle génération qui a vu ses parents chuter, échouer. L’adolescente n’a pas reçu d’attention qu’il s’agisse de sa famille, de son entourage ou encore de l’école. Elle s’évade à travers les bois, pour retrouver l’unique interstice où l’homme n’a pas encore tout détruit. Néanmoins, en tant qu’espace en dehors de la ville, la forêt en devient un territoire où la règle d’Etat semble ne plus avoir d’emprise.

Bresson dans son histoire y incorpore une vision réaliste du Petit Chaperon Rouge, avec cette jeune fille, qui aimerait croire, qui aimerait faire confiance, et qui lorsqu’elle baisse sa garde se trouve manipulée, dévorée, avalée par le loup, l’homme. Il est de la sorte important d’observer que le cinéaste français aborde le thème de la pédophilie, thématique loin d’être approchée au cœur des années 60.

Mouchette de Robert Bresson est une oeuvre à la fois importante dans la carrière du cinéaste mais également fondamentale au sein du patrimoine cinématographique à la fois national et international. Un film rare qui parle de la difficulté d’expression, faute de mots, d’attention, de soutien familial  durant l’enfance et plus globalement de l’adolescence, et ses conséquence dramatiques et parfois même mortifères. Cette vision d’une femme à en devenir face au mépris et l’individualisme du monde est un hurlement nihiliste à travers la nuit, le cri d’un espoir qui ne peut désormais plus exister.

II) Les caractéristiques techniques de l’édition Blu-ray

Image :

Potemkine propose un tout nouveau master 4K. L’image ne présente aucune marque ou griffure.  Le piqué et les contrastes, tout comme pour la sortie de Procès De Jeanne D’Arc, a été réalisé avec minutie nous offrant un rendu exemplaire. Il n’y a  tout simplement rien à redire quant à cette sortie et la proposition que nous fait l’éditeur. On ne peut qu’espérer voir cette collection Bresson s’agrandir et nous éblouir de la sorte à chaque sortie.

Note image : 5/5

Son :

Comme pour les premières sorties de la collection Robert Bresson, Potemkine a parfaitement réussi à cerner la volonté de mise en scène sonore du cinéaste. Les pistes vocales sont claires et réussissent à délivrer tout l’impact des mots par le biais de la prononciation typique du cinéma de Bresson.

La piste DTS HD master Audio Dual mono remplit à merveille son rôle nous plongeant au cœur du film, et nous laissant songeur dans son accompagnement instrumental lors de sa clôture de la même manière que pour Pickpocket.

Il est également important de noter la présence de sous-titres pour sourds et malentendants ainsi que la possibilité d’activer l’audiodescription. La taille des caractères est convenable et permet avec aisance de suivre l’oeuvre. Une présence qui,  dans l’editoring DVD/Blu-ray, est important d’être salué.

Note son : 5/5

Suppléments :

Comme toujours, Potemkine fait rimer quantité avec qualité !

Tout d’abord, pour rester dans le prolongements de sa gamme, l’édition Blu-ray de Mouchette se présente dans un fin et élégant digipack cartonné à 2 volets. L’édition reprend les standards de Potemkine et rappelle à l’arrière de la jaquette les prix reçus par Mouchette (Prix Spécial Du Jury au Festival de Cannes 1967 et Prix Georges Méliès 1967) ainsi qu’une très belle citation de Tarkovski relative au film.

Venons en aux bonus, comme indiqué plus haut Potemkine a le chic pour offrir de remarquables suppléments à ses éditions et c’est encore une fois réussi avec un documentaire, deux entretiens et une bande annonce réalisée par un certain Jean Luc Godard :

  •  Au Hasard Bresson de Theodor Kotulla (30 minutes) : Découverte à travers des images d’époque de la période Au Hasard Balthazar/ Mouchette, contenant des entretiens avec les acteurs, la vision Bresson à l’oeuvre et la possibilité de mettre des images sur le processus créatif du cinéaste. Un supplément qui tire un peu en longueur mais fascine de par sa capacité à nous projeter au coeur des années 60 dans l’envers du décor Bressonien.
  •  Entretien avec Jacques Kebadian (23 minutes) : L’assistant-réalisateur de Mouchette ainsi qu’Au Hasard Balthazar, revient avec humilité et sincérité sur l’expérience que fut de travailler avec Robert Bresson. En tant que jeune recrue et assistant avec quasiment aucune expérience, on prend plaisir à voir ce « modèle » Bressonien dans la conception technique de l’oeuvre s’exprimer sur les méthodes de travail du réalisateur tout comme la manière dont il a été modelé pour répondre à la vision du cinéaste. Un enchevêtrement d’anecdotes sur le tournage de Mouchette qui nous permet désormais de posséder et saisir mieux que jamais les enjeux de ce long-métrage dans la filmographie de Bresson.
  • Entretien avec Michel Estève (22 minutes) : Spécialiste de l’auteur Georges Bernanos, Michel Estève revient sur l’adaptation de « Nouvelles Histoires de Mouchette » par Robert Bresson. Il revient sur l’origine du projet, et la transposition sur grand écran par le cinéaste français. Une analyse fine entre l’écrit littéraire et l’adaptation cinématographique, d’autant plus lorsqu’on connait la volonté d’émancipation du cinéma des autres arts par le réalisateur français. Certainement le supplément le plus intrigant et intéressant déconstruisant le cinéma, la littérature, la peinture et plus largement l’oeuvre cinématographique de Bresson.
  • Bande annonce de Mouchette réalisée par Jean Luc Godard

Note suppléments : 4/5

Mouchette : Test Blu-ray
10
Plus d'articles
Blue velvet