L’Intendant Sansho : Test Blu-ray

Été 2019, l’éditeur français Capricci propose une rétrospective sans précédent autour du cinéaste japonais Kenji Mizoguchi avec la restauration et remasterisation de 8 films-clés. Le choix des films a été orienté autour des dernières œuvres du metteur en scène,  allant de 1951 à 1956, époque la plus intéressante du cinéaste à la fois d’un point de vue technique, avec l’usage habile des plans-séquences, mais également par une maîtrise virtuose de ses sujets, de ses récits. La rétrospective proposée contenait les films suivants :

  • Miss Oyu (1951) / version remasterisée 2K
  • Les Contes De La Lune Vague Après La Pluie (1953) / version restaurée 4K
  • Les Musiciens de Gion (1953) / version remasterisée 2K
  • L’Intendant Sansho (1954) / version restaurée 4K
  • Une Femme Dont On Parle ( 1954) / version remasterisée 2K
  • Les Amants Crucifiés (1954) / version restaurée 4K
  • L’Impératrice Yang Kwei-Fei (1955) / version remasterisée 2K
  • La Rue De La Honte (1956) / version restaurée 4K

Néanmoins, bien qu’alléchante, la possibilité de découvrir ces films à travers le territoire français fut d’une réelle complexité. La plupart des séances se concentraient autour de la capitale et de rares cinémathèques pour des séances quasi-uniques. Suite à un intérêt certain, du public hexagonal pour la (re)découverte de ces films capitaux, Capricci proposa alors quelques semaines après la diffusion de ces perles du cinéma nippon, la distribution de manière bien plus aisée au travers d’un somptueux coffret Blu-ray/ DVD.

C’est ainsi, que nous avons pu voir débarquer une très belle campagne de financement participatif pour le lancement du projet qui permettait d’une part de rendre possible l’édition d’un tel objet, mais également de se rendre compte de la demande d’une sphère cinéphile, languissante, de voir briller de nouveau le nom de Mizoguchi au côté de ses confrères nationaux que sont Akira Kurosawa et Yasujiro Ozu.

Chaque film est actuellement disponible dans sa version individuelle au format Blu-ray.

L’article autour de L’Intendant Sansho s’articulera de la manière suivante :

I) La critique de L’Intendant Sansho

II) Les caractéristiques de l’édition Blu-ray

I) La critique de L’Intendant Sansho

L’intendant Sansho, revient sur une sombre époque de l’histoire du Japon, celle de l’esclavage. Mizoguchi, tout juste dix ans après la fin de la seconde guerre mondiale signe un film à double symbolique d’un part en renforçant l’identité nippone en adaptant à l’écran cette fresque essentielle de l’histoire du pays mais également en délivrant une oeuvre habitée par le spectre des atrocités de la guerre, de l’impact sur les civils.

Le cinéaste japonais réalise un long-métrage éminemment politique ne cessant de jouer sur les rapports d’oppositions et de contrôles des différentes hiérarchies que peut renfermer le pays. On y voit des personnalités, représentantes du  pouvoir sur un domaine, comme l’intendant Sansho, prenant des élans d’autoritarisme et transformant son territoire en véritable dictature. Un domaine qui appartient au ministère de la justice et qui semble difficile à remettre en cause face aux résultats prodigieux que produit ce dernier. On se trouve face à une lecture, du capitalisme et plus généralement de l’individualisme, de la société, effrayante. Les hommes deviennent des richesses, des valeurs, exploitables, que l’on peut s’approprier pour développer ses récoltes et marchés. Une production sans pitié qui réduit des centaines d’êtres humains à l’esclavage. Le pays ne voit que les résultats fermant les yeux sur les conditions de réalisation.

C’est au milieu de ce climat étatique et du trafic d’êtres humains que prend place l’histoire de la famille d’un gouverneur en exil, après avoir voulu revendiquer les droits des travailleurs. Sa femme et ses enfants se feront alors kidnappé pour devenir soit prostituée, soit exploité au sein du domaine Sansho. Les enfants séparaient de leurs mères, vont alors devoir survivre en cachant leur identité, facteur pouvant mettre leur existence en péril. Tout comme pour Les Contes De La Lune Vague Après La Pluie, Mizoguchi joue avec des personnages qui semblent liés pour l’éternité, une famille, qui forcés par le destin se trouveront séparés et changés à jamais par leurs expériences du monde, de la société en pleine décadence.

Yoshiaki Hanayagi (Zushiô), Kinuyo Tanaka (Tamaki)

Le frère et la soeur réduits en esclavage dès l’âge de 13 ans, pour le garçon et 8 ans pour la fille, donne à voir comme souvent dans le cinéma de Mizoguchi, une division genrée forte de la société japonaise. De la sorte, bien que toujours attachés l’un à l’autre leurs aspirations communes à l’arrivée dans le domaine vont se trouver changée face aux opportunités diverses que leur porte l’intendant Sansho. Ainsi, Shuzio, le garçon, va en une dizaine d’années, devenir un esclave proche de son propriétaire pour se transformer en véritable gardien et tyran de ses congénères, là où sa sœur, ne cherchera à aucun moment le pouvoir mais plutôt un moyen de quitter l’île afin de retrouver ses parents. Cette unité de personnalité va se transformer en entité bipartite avec d’une part une jeune femme tirée vers une lecture humaniste du monde, à la recherche constante d’une lumière pour survivre, là où le jeune homme avide de pouvoir, écrasera avec facilité les esclaves récalcitrants pour assurer sa survie ainsi que celle de sa soeur.

Suite à cette dissociation de la fratrie par l’attrait du pouvoir, Mizoguchi développe un aspect primordial de la société japonaise : le sacrifice. Le concept sacrificiel dans le film renvoie à la volonté de sauver, épargner le sort des vivants ou encore leur redonner espoir, les diriger vers un chemin prospère. Le fait de séparer les chemins des deux protagonistes principaux de manière morale, puis de les rassembler avec une telle radicalité donne une force sans limite au film, une puissance qui laisse espérer et croire aux changements les plus fondamentaux d’une société. Le tout bercé par une caméra qui plonge les personnages dans un décor acteur, où nature et bâtisses se font messager de l’avenir, propulsant l’oeuvre dans un onirisme singulier dont le réalisateur a le secret.

L’Intendant Sansho est une oeuvre sans pareil qui fascine, obsède, tout autant qu’elle nous berce dans une mélancolie et un onirisme sans pareil sur le chemin historique de l’abolition de l’esclavage. Un film qui tout juste une dizaine d’années après la seconde guerre mondiale donne espoir en l’humain et permet d’entrevoir la lumière dans la plus profonde obscurité.

II) Les caractéristiques techniques de l’édition Blu-ray

Image :

La copie remasterisée en 4K de L’Intendant Sansho affiche un travail autour du piqué miraculeux, ainsi qu’une très belle fluidité dans les mouvements des personnages. La gestion des contrastes ne fait que décupler la poésie inhérente à l’oeuvre de Mizoguchi.bien qu’à quelques instants encore perfectible. La symbolique de chaque image, plan semble infinie. Certainement une des plus belles restaurations proposée par Capricci si ce n’est la plus réussie !

Note image : 5/5

Son :

Le piste Mono proposée par Capricci laisse les voix en avant avec une belle clarté. Les passages musicaux sont proprement retranscrits ne saturant pas et offrant une plongée dans la création du cinéaste nippon. Irréprochable, pour un film qui fête ses 66 ans, quelle performance !

Note Son : 5/5

Suppléments : 

Aucun supplément n’est proposé au cœur des éditions individuelles. Dans le cadre de la ressortie des huit films de Mizoguchi, Capricci a préféré inclure un somptueux livret de 128 pages avec le coffret du film regroupant une analyse du cinéma du réalisateur nippon par Gabriela Trujillo, plusieurs témoignages des proches de Mizoguchi et de très belles photographies.

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