Vous connaissez le matricule. Vous connaissez le nom. Mais est-ce que 007 First Light, la nouvelle aventure vidéoludique de James Bond, a ce qu’il faut pour marquer les mémoires ? Notre verdict dans la suite.
James Bond et les jeux vidéo, c’est une histoire d’amour qui, quand on y regarde de plus près, souffle depuis longtemps le chaud et le froid. Au milieu de titres jugés globalement moyens en leur temps par la presse, comme Demain Ne Meurt Jamais, Nightfire, Blood Stone ou Bons Baisers de Russie, rares sont les titres à avoir su réellement s’illustrer. Si « Espion Pour Cible » et « Quitte ou Double » ont été correctement accueillis en leur temps, aucun titre n’a jamais réussi à venir damer le pion au mythique Goldeneye 007 sorti sur N64. Véritable chef d’œuvre autant parmi les FPS (solo et multi) que les adaptations réussies de films en jeux vidéo, le titre du studio Rare avait tant su conquérir le public qu’il eut droit par la suite à un remake, sorti en 2010 sur Wii et rebaptisé Goldeneye Reloaded pour sa version PS3 et 360 en 2011 (on laissera volontairement de côté « Goldeneye : Au Service du mal » qui, en plus d’être raté, n’avait que son titre en commun avec le film et le jeu de Rare). Un an après ce portage, un autre ratage, 007 Legends, enterrait pour de bon la licence dans le domaine vidéoludique. Jusqu’à aujourd’hui avec 007 First Light, chapeauté par IO Interactive (IOI), les créateurs de Hitman.

Lorsqu’un nouveau jeu James Bond a été annoncé, le fait que ce projet soit chapeauté par IOI a autant rassuré qu’intrigué. « Rassuré » car les créateurs de Hitman ayant montré depuis longtemps leur talent, il était donc légitime d’avoir confiance. « Intrigué » car les jeux Hitman, où le but est de s’infiltrer discrètement en évitant la moindre confrontation directe, sont justement à l’opposé des précédents jeux 007, pour la plupart des titres misant grandement sur l’action. Certes, ces derniers ont souvent été jalonnés de phases d’infiltration (même Goldeyene 64 en faisait déjà usage en son temps), mais le tir et l’action s’y sont toujours taillés la part du lion. Il était donc légitime de s’attendre à ce que le plus british des agents laisse davantage son arme au vestiaire avec cette nouvelle incursion vidéoludique. Et si nous n’avions pas totalement tort sur ce point, ce n’est pas pour autant un inconvénient car – autant le dire dès maintenant – IO Interactive a clairement réussi un coup de maitre !

En termes de scénario, non content de proposer une intrigue inédite, First Light se présente avant tout comme un nouveau départ. On y découvre un jeune James Bond qui, alors Marine dans la Royal Navy, se voit proposer d’intégrer le tout nouveau programme « 00 » du MI6 après s’être illustré sur le terrain lors d’un concours de circonstances. En plus de devoir faire ses preuves auprès de ses camarades, de son instructeur John Greenway et de sa supérieure M, Bond va également se retrouver embarqué dans une mission bien plus complexe qu’escompté, où ses capacités et ses émotions seront mis à rude épreuve. Vous l’aurez compris, nous tâcherons ici d’éviter au maximum les spoilers (et ils sont nombreux, l’histoire étant riche en twists et, en prime, totalement dans l’air du temps sur le plan technologique), mais pour faire simple, l’intrigue de First Light est l’une des grandes forces du titre de IOI. En outre, contrairement à bon nombre de ses prédécesseurs, le studio a bien compris que la force des scénarios des films James Bond résidait autant dans leurs scènes d’action et de poursuites que dans les moments plus posés, propices à laisser se développer les relations entre les personnages (et les nombreuses touches d’humour), leurs jeux de manipulation et surtout leur psychologie. Ce dernier point avait d’ailleurs été longtemps laissé de côté au cinéma, malgré des tentatives durant l’ère Timothy Dalton (avec son Bond un brin plus dark et vengeur), jusqu’à ce que l’ère Daniel Craig vienne dynamiter tout ça avec un 007 plus humain que jamais. Une approche reprise par IOI dans First Light, où l’on prendra plaisir à découvrir un James Bond dont la répartie, l’impulsivité et le côté casse-cou le rapprocheront davantage d’un Nathan Drake (Uncharted) teinté d’Ethan Hunt (Mission Impossible) plutôt que du célèbre agent toujours tiré à quatre épingles et bien propre sur lui. Une réinvention (trahison, diront certains) étonnante, mais qui se révèle rapidement aussi pertinente et bienvenue que celle qu’avait initié Casino Royale version Daniel Craig en son temps. A l’époque, ce dernier avait déjà 38 ans pour sa première apparition en James Bond tout juste promu 007. Pour cette nouvelle incarnation, Bond a désormais 26 ans et a clairement de l’énergie à revendre, comme nous le découvrirons au cours de la quinzaine d’heures (en moyenne) de l’aventure principale. Et autant vous prévenir, IO Interactive n’a pas fait les choses à moitié pour apprivoiser l’agent britannique.

En effet, plutôt que de se hisser au niveau de James Bond, ou encore d’amener James Bond à leur niveau, les créateurs de Hitman ont opté pour une solution osée et pourtant évidente : faire les deux à la fois ! Lorsqu’on y pense, les films de James Bond doivent autant à leurs scènes d’action (et les gadgets qui vont avec) qu’aux moments plus posés et émotionnels (remis en avant par l’ère Craig), sans oublier les touches d’humour, de dissimulation, de faux-semblants, de séduction et bien sûr l’inévitable méchant aux yeux plus gros que le ventre. Or, si bon nombre de ces éléments ont déjà été utilisés dans les adaptations vidéoludiques de 007, rares sont ceux à avoir su pleinement les apprivoiser au-delà d’un gameplay de jeu d’action. Et c’est là que l’expérience d’IOI avec les jeux Hitman prend rapidement son sens, une fois manette en main. Oui, il y a des phases d’action et de tir, mais elles sont pour la plupart contrebalancées par une possibilité jusque-là inédite dans la licence, en tout cas à un tel degré : le choix. En effet, l’architecture des niveaux reprendra souvent le modèle des Hitman en proposant plusieurs moyens d’atteindre votre objectif, pour peu que vous exploriez le décor semi-ouvert et soyez attentif aux informations distillées ici et là. Vous devez infiltrer une soirée mondaine ? A vous de choisir entre subtiliser l’invitation d’un convive faisant un malaise (les adeptes du poison de Hitman apprécieront), ou bien distraire l’assemblée afin de pouvoir jouer les Nathan Drake en escaladant la façade jusqu’à une fenêtre ouverte. Vous devez évacuer une zone remplie d’ennemis armés jusqu’aux dents ? Jouer les ombres en vous faufilant sans leur toucher un cheveu, les assommer discrètement façon Agent 47, foncer dans le tas en vidant vos chargeurs, ou bien les trois options à la fois, le choix vous appartient. Sachant que ces possibilités d’approche sont enrichies par de nombreux éléments de décor utilisables autant pour détourner l’attention (ex : allumer un simple aspirateur) que pour neutraliser un adversaire (ex : saboter un tableau électrique pour électrocuter votre cible), inutile de dire que vous aurez matière à vous en donner à cœur joie. Sans oublier les nombreux éléments explosifs qui, avec un tir bien placé, ne manqueront pas de transformer votre aventure en vrai feu d’artifice, bien secondés par un sound-design aux petits oignons où l’on ressent constamment le soin apporté à chaque bruitage.

N’allez toutefois pas croire que First Light est un bac à sable où tous les coups sont permis, y compris en termes d’affrontement. Contrairement à la liberté de l’assassin Agent 47, ou encore à un Nathan Drake qui, derrière sa coolitude, influe régulièrement sur le taux de mortalité des zones visitées, James Bond reste un agent secret de sa Majesté, et le permis de tuer n’est pas si aisé à obtenir. Vous n’aurez ainsi accès à votre arme à feu que si la situation l’exige, c’est-à-dire en cas de légitime défense ou de phases de jeu ouvertement armées. Le reste du temps, vous ne pourrez compter que sur votre bagout (via un système de points offrant la possibilité de baratiner un PNJ si vous êtes repéré), vos poings et les gadgets de Q. Concernant ces derniers, outre les lentilles de contact augmentées Q-Lens qui vous permettront d’analyser votre environnement, chaque préambule de mission vous demandera de choisir deux à trois équipements à emporter avec vous parmi une liste donnée, chacun ayant le potentiel de vous ouvrir de nouvelles opportunités une fois sur le terrain. Quant au combat rapproché, outre les neutralisations discrètes, on retrouvera l’inspiration de Batman Arkham avec un système permettant d’enchainer les attaques tout en devant veiller à parer ou à esquiver les attaques adverses. Bond n’étant pas Batman, les combats pourront sembler un peu rigides, mais ils profiteront tout de même d’une jolie mise à profit des décors où il sera possible de jeter des éléments à la figure de vos adversaires, ou bien de leur coller le visage contre un mur ou un bureau. Simple, mais toujours plaisant (pour le joueur, moins pour le PNJ). Au passage, les plus observateurs noteront avec amusement (ou effarement, c’est selon) le retour des marques réelles – Jaguar, Omega, Land Rover, Aston Martin ou même Coca-Cola – dans les éléments du décor.

Outre les combats et les phases d’infiltration façon Hitman, vous devrez également mettre à profit vos capacités physiques dans des phases de plates-formes plutôt réussies même si clairement inspirées d’Uncharted, option « effondrement des décors » incluse. De même, il vous faudra compter avec des phases de poursuites en véhicules. Ces dernières soufflent malheureusement le chaud et le froid, peu aidées par des sensations de pilotage mitigées et un léger manque de clarté (surtout pour la poursuite en Slovaquie), mais elles sont heureusement sauvées par une jolie audace dans la mise en scène (mention au camion-poubelle) qui réussit à emporter la mise. Enfin, toujours dans la veine de Hitman et des derniers Uncharted, certains niveaux vous permettront d’explorer posément différentes zones, notamment au MI6 afin de découvrir les lieux et d’interagir avec le personnel. De quoi renforcer encore plus l’immersion narrative tout en évitant de compter sur davantage de cinématiques. On saluera d’ailleurs ce choix de la part d’IOI, les cinématiques ayant le bon goût d’être utilisées avec assez de parcimonie pour rester plaisantes et percutantes, tout en étant très joliment réalisées en plus de mettre en valeur les décors urbains comme exotiques (dont un cimetière de bateaux et un passage aérien hérités d’Uncharted 3). On accordera également une mention à la phase du camp d’entrainement qui, en reprenant le principe du montage rapide (un classique de ces situations au cinéma) et en y ajoutant des QTE et phases de gameplay, réussit à mettre en scène l’un des meilleurs tutoriels jamais vus dans un jeu vidéo.

Loin de se limiter aux cinématiques, la mise en scène de First Light est également un vrai plaisir durant les phases de gameplay, bien aidée par un level design inspiré dont les multiples possibilités d’approches représentaient pourtant un sacré panel de pièges potentiels pour les développeurs. Que nenni, le moindre détail a été pensé et anticipé, si bien que la caméra et les animations ne seront que rarement pris à défaut, bien aidés par le moteur Glacier et ses graphismes impressionnants dans la modélisation des décors et des personnages. Certes, outre des animations un brin rigides des personnages comme toujours chez IOI, on relèvera ici et là quelques bugs de jeunesse assez amusants (pensée pour Greenway assis sur un fauteuil invisible), voire franchement gênants (ex : un respawn face à un ennemi durant une phase d’infiltration, ou bien un PNJ vous donnant un gadget à utiliser illico sous peine de game over, mais oubliant de vous donner les munitions qui vont avec), mais rien qui puisse couper l’envie de suivre les péripéties de ces personnages.

Des personnages qui, comme au cinéma, demeurent une des grandes forces de la saga, et sont ici servis par un traitement soigné et des dialogues joliment ciselés. Si James Bond se taille évidemment la part du lion, bien aidé par des punchlines au cordeau et s’adaptant même à vos actions ingame (« Inspecteur des portes, celle-ci était défectueuse » après avoir défoncé une porte en public, du pur 007 !), les autres personnages ne sont pas en reste. Si il serait trop long de s’attarder sur chacun d’entre eux (en plus de risquer de spoiler les destins de certains), on appréciera que tous les personnages, masculins comme féminins, bénéficient d’un soin égal dans l’écriture. Que ce soit dans les phases d’explications, d’action, d’émotion ou d’humour (pensée pour Moneypenny lors d’un gag de séduction à travers les yeux de JB), les personnages ne sont jamais pris à défaut, permettant un véritable attachement du joueur à leur égard malgré quelques ratés (« l’homme au masque d’or », aussi cliché que sous-employé).

Côté interprétation, c’est là aussi un sans-faute. Le quasi-inconnu Patrick Gibson (vu dans Dexter Les Origines) s’en tire avec les honneurs en jeune James Bond au caractère teinté d’un peu de Nathan Drake (si bien que des pétitions de fans le réclamant dans le rôle au cinéma circulent déjà). De même, si les interprètes de Moneypenny, Cressida, M, « Roth » ou Monroe n’ont pas à rougir, c’est surtout Lennie James (Snatch, The Walking Dead) qui réussit à faire de l’ombre à un autre Lenny (Kravitz, parfait en pirate-dandy moderne) et à emporter la mise dans le rôle de John Greenway, entraineur de James Bond créé pour le jeu, mais que l’on souhaiterait vivement revoir au cinéma avec le même interprète. Vu les rumeurs actuelles évoquant un reboot de la saga au cinéma avec un acteur encore plus jeune pour 007, il n’est pas interdit d’espérer (et au passage, vu sa qualité, on ne serait pas surpris de découvrir un jour que le scénario de First Light était basé sur un scénario envisagé pour ce reboot au cinéma). A noter qu’à l’image des derniers Hitman ou des jeux de Rockstar (GTA, Red Dead Redemption), First Light est disponible uniquement en VOST. Un choix permettant de profiter des interprétations originales, mais malheureusement terni par des sous-titres parfois aux fraises, que ce soit en termes de technique (des mots/lignes décalées ou qui passent à la trappe) ou de retranscription (les anglophones tiqueront sur certaines traductions approximatives). La compréhension en prendra sans doute un coup si votre oreille ne maitrise pas la langue de Shakespeare, mais pas de quoi ternir le plaisir du jeu. Côté musique, si le cultissime thème principal de Monty Norman et John Barry fera parfois son apparition lors de scènes « Bondiennes », le reste de la partition assure également le job, sachant se mettre en retrait ou en avant selon les moments. Fin du fin, IOI reste fidèle à la tradition en nous offrant une chanson emblématique pour introduire son jeu, interprétée ici par Lana Del Rey. La classe Bondienne jusqu’au bout !

En se réappropriant la mythologie de Ian Fleming pour mieux la mélanger (au shaker, pas à la cuillère) à sa propre saga Hitman ainsi qu’aux fleurons vidéoludiques de ces dernières années (Uncharted, Batman Arkham…), IOI réussit le tour de force de renouveler les jeux vidéo 007 tout en nous offrant l’une des plus belles surprises vidéoludiques récentes. Que l’on préfère la manière brute de l’ère Daniel Craig ou la finesse des époques Connery/Brosnan, la richesse et la variété de 007 First Light ont de quoi satisfaire toutes les envies, l’ensemble étant joliment secondé par une technique maîtrisée, une intrigue dans la lignée Bondienne et des interprétations de haute volée. Si il n’est pas exempt de défauts et de bugs de jeunesse (qui nous ont fait hésiter à baisser la note d’un point), cela n’empêche pas First Light d’être rien de moins que le meilleur jeu vidéo 007 depuis Goldeneye 64 !

