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Posted 21 octobre 2019 by Fabien Brajon in Festival
 
 

Festival Lumière 2019 : notre compte-rendu




L’édition 2019 du Festival Lumière s’est terminée hier avec la projection du chef d’oeuvre de Francis Ford Coppola, Apocalypse Now Final cut (disponible dans une superbe édition blu-ray steelbook chez FPE). Cinealliance était présent à Lyon du 17 au 20 octobre, petit-compte-rendu de ces quelques jours au Festival Lumière 2019 avec en point d’orgue la remise du 10ème prix Lumière à Francis Ford Coppola.

Parmi les invités prestigieux de cette dernière édition du Festival Lumière, le réalisateur sud-coréen Bong-Joon Ho, récemment auréolé d’une Palme d’or pour Parasite qui est un carton dans les salles françaises avec près de 1,7 millions de spectateurs, était attendu notamment pour sa master class le jeudi 17 octobre. Interrogé par Didier Allouch et Bertrand Tavernier, il s’est raconté, en toute décontraction et avec humour et modestie, de ses débuts à la fin des années 90 aidé par le système des quotas qui protégeait le cinéma coréen contre la puissance du cinéma américain au succès inattendu de Parasite.

Après avoir évoqué son premier film Barking dog (2000), peu aimé du réalisateur pour lequel il s’est carrément excusé, son autre chef d’oeuvre Memories of murder (2003), basé sur des faits réels, est au centre des échanges, notamment la figure du tueur insaisissable (retrouvé cet été grâce à son ADN) : « J’avais fait énormément de recherches, j’avais rencontré les policiers, le voisinage, les proches des victimes, mais la seule personne suspectée, je n’ai pas pu lui parler. Alors je ne pouvais qu’imaginer ». Il s’est alors inspiré des films de Shohei Imamura (La vengeance est à moi) et Kiyoshi Kurosawa (Cure).

Puis il s’exprime au sujet de son génial film de monstre The Host (2006) où on retrouve le thème récurrent de la cellule familiale : « de la science-fiction fantaisiste. On y trouve l’absence de la figure maternelle qui est au centre du film ».

Il avoue que Snowpiercer (2013) a été fait juste parce qu’il aimait la BD originale puis parle de la difficulté du tournage d’Okja (2017) où il a dû « gérer différents lieux et différentes équipes, ce qui est très épuisant pour un metteur en scène. Même chose pour les effets spéciaux : il y a environ 300 plans avec l’animal ». Puis il embraye sur son dernier film, Parasite : « En tout cas ça m’a fait d’autant plus plaisir d’enchaîner sur Parasite, avec juste deux maisons, pour deux familles. C’est comme si je regardais une histoire au microscope ».

90 minutes passionnantes avec Bong Joon-Ho. Autre master class très attendue à venir, la Conversation avec Francis Ford Coppola.

En soirée, pour se préparer aux évènements à venir, projection du flamboyant Dracula (1992) de Coppola présenté par Pierre Deladonchamps (entre autres belles initiatives du festival des projections introduites par des personnalités du 7ème art) qui a rappelé entre autres anecdotes du film le beau travail effectué par Coppola père et fils sur les effets visuels à l’ancienne (fumée, surimpressions…) de cette adaptation luxueuse du monument littéraire de Bram Stoker.

Le vendredi 18 c’était Coppola now, journée spéciale Francis Ford Coppola avec l’après-midi aux Célestins la très attendue Conversation avec le maître puis en soirée à l’amphithéâtre du centre des Congrès la Remise du Prix Lumière 2019. Menée par Thierry Frémaux et Bertrand Tavernier, la Conversation avec Francis Ford Coppola a alterné pendant 90 minutes questions du duo incontournable du Festival Lumière et de la salle.

Au sujet de l’inspiration de ses films, Coppola a déclaré : « Parfois je fais un rêve et c’est le début du film. Mais généralement je réfléchis à un thème. Que je peux résumer en un mot ou deux. Pour Conversation secrète c’était l’intimité ; pour Le Parrain c’était la succession ; et pour Apocalypse Now la morale… ».

Pour lui, l’écriture et le jeu des acteurs sont des composantes essentielles du cinéma : « L’écriture et l’acting sont l’hydrogène et l’oxygène du cinéma. Ce sont les deux piliers d’un film et vous avez besoin des deux. Vous pouvez avoir une belle photographie, une bonne musique, mais il faut impérativement que l’écriture soit solide et que le travail avec les acteurs soit à la hauteur du projet. Si vous n’en avez qu’un, alors ça ne marchera pas ».

Puis, en réponse à une question d’un certain Alain Chabat, il aborde la question de l’importance du point de vue au cinéma et par là de la place de la caméra : « Pour la place de la caméra il faut toujours se demander ce que doit voir le spectateur ? La question au fond c’est celle du point de vue. De quel point de vue la scène doit-elle être racontée ? Est-ce que c’est du point d’un personnage ? Est-ce que c’est un point de vue omniscient ? C’est une question essentielle et je rapporterais ça à l’histoire du roman. Le roman moderne apparaît au moment où des auteurs se posent la question de la focalisation. Dans Anna Karenine, Tolstoi a fait le choix de multiplier les points de vue, et les chapitres alternent les points de vue (celui du Prince et celui d’Anna). Ce choix là, qui a redéfini le roman, est au cœur de l’évolution du cinéma. Est-ce qu’on épouse un point de vue donné ou est-ce qu’on cherche à s’en défaire ? Mais au fond on y répond aussi quand on choisit le thème de son film. Pour Le Parrain, j’avais décidé de raconter une histoire classique, celle d’un père et de celui qui sera son héritier. J’ai décidé que le style devait être classique. J’ai privilégié un objectif de 40mm, plus doux et proche de l’oeil humain ; la caméra devait être à la même hauteur et ne pas bouger, pas de pano… on a suivi des règles très contraignantes. Pour Apocalypse Now, c’était le contraire. La caméra était comme un stylo qui bougeait sans cesse, trouvant son sujet et montant très vite. Le Vietnam c’était un fusible qui saute, une fusée qui partait avec trop de puissance. Bref, j’en reviens toujours au thème. Classique, shakespearien pour Le Parrain ; l’excès, l’outrance pour Apocalypse Now ».

Une master class mémorable de la légende Coppola.

Le maestro a reçu le soir des mains de Nathalie Baye et Bong Joon-Ho le Prix Lumière 2019 lors d’une belle cérémonie ponctuée de pauses musicales signées Jeanne Cherhal et Alain Chamfort, de la diffusion d’une poignée de courts métrages des frères Lumière en 75mm scannées en 8K par le CNC, d’un clip rétrospective de la filmo du réalisateur et d’un vibrant hommage rendu par Bertrand Tavernier. La soirée s’est achevée par la projection de Conversation secrète (1974), deuxième Palme d’or du réalisateur américain.

Samedi après-midi, entre deux averses (Les Gens de la pluie, la suite !), Coppola a réalisé sa version de La Sortie des usines Lumière. Avec sa propre caméra, en 35 mm et en n&b et aidé par un prestigieux casting composé de Bong Joon-Ho, Alain Chabat, Vincent Lindon, Ludivine Sagnier ou bien encore Bertrand Tavernier, le réalisateur a tourné son remake du premier film de l’histoire du cinéma avant de dévoiler sa plaque sur le mur des cinéastes rue du Premier Film.

Juste après ce tournage lyonnais, Roman Coppola, soutenu discrètement par son père au fond de la salle, a présenté son premier film de réalisateur CQ (2001), ode légère au cinéma et aux réalisateurs des années 60 comme Mario Bava, Jean-Luc Godard ou Roger Corman.

Samedi soir pour prolonger la fête à Coppola était proposée la nuit du Parrain avec la diffusion de la trilogie à la halle Tony Garnier, avec un public très nombreux et festif rassemblé jusqu’au petit matin pour célébrer le Prix Lumière 2019.

Enfin, parmi la riche programmation du Festival Lumière, de nombreux classiques restaurés étaient proposés aux cinéphiles, toujours enthousiastes quel que soit l’heure de la journée (des salles combles le matin comme la nuit) à l’idée de (re)découvrir de grands films dans des conditions techniques irréprochables; nous avons pu revoir au Pathé Bellecour, après sa présentation par Emmanuelle Devos, le savoureux Drôle de drame (1937) de Marcel Carné avec son duo irrésistible Michel Simon/Louis Jouvet et découvrir le cinéma engagé d’André Cayatte avec Avant le déluge (1954) introduit par Marina Vlady dans la belle salle 1 de l’Institut lumière.

Avant notre départ de Lyon direction le Marché du DVD au Village du Festival où le public pouvez trouver de nombreux goodies autour de l’oeuvre de Coppola et des disques d’éditeurs divers dont les indépendants Carlotta ou Le chat qui fume, l’occasion de dénicher ce Baby Face (1933) recommandé en personne par Monsieur Bertrand Tavernier qui compulsait les nombreux bacs dvd de films présentés sur grand écran pendant cette semaine comme ce dernier film américain proposé dans la section Forbidden Hollywood, les trésors Warner.

Avec sa programmation d’une grande richesse entre hommages à de grandes personnalités du cinéma mondial, rétrospectives, nuits spéciales et master class pilotée par la passionnée équipe de l’Institut Lumière autour de Thierry Frémaux et Bertrand Tavernier, le Festival Lumière confirme son statut de festival incontournable pour les cinéphiles et amoureux du cinéma classique.

Remerciements à Audrey Grimaud, à toute l’équipe du Festival Lumière et à Carole Berengue


Fabien Brajon