La Jetée : Test Blu-Ray

Réalisateur
Chris Marker
Acteurs
Davos Hanich, Hélène Châtelain, Jacques Ledoux, et Jean Négroni
Pays
France
Genre
Dystopie, Expérimental, et Science fiction
Editeur
Potemkine
Sortie Livre/DVD/Blu-Ray
01/12/2020
Sortie cinéma
1962
Notre score
9
Pour clôturer l’année 2020 et débuter 2021, Potemkine a préparé deux éditions qui en ces temps incertains se vêtissent d’un voile aux couleurs nécessaires avec deux films de Chris Marker : La Jetée et Sans Soleil.
A travers ces propositions -restaurées- essentielles, d’un réalisateur, photographe, qui a su modeler son regard sur l’humain, nos sociétés, ses célébrations, ses chutes, ses joies et ses failles, l’éditeur offre à tous la possibilité de s’interroger sur les bases et piliers de la société contemporaine par le biais du regard tranchant et direct d’un artiste clairvoyant.
L’article s’articulera en deux parties :
I) La critique de La Jetée
II) Les caractéristiques techniques de l’édition Blu-Ray
L’avis de Quentin : 
I) La critique de La Jetée : 
La Jetée de Chris Marker est une oeuvre singulière, une proposition de romancier tout autant que de cinéaste, une création qui préfère le temps figé aux images vivantes, oeuvre de photographe, il s’agit d’une proposition de roman visuel qui s’amuse à mêler les champs artistiques tout comme les temporalités pour nous offrir une analyse fine et tranchante qui éveille la question des rapports à l’individu, dans sa lecture à la fois spatiale et temporelle, face au monde.
Marker installe son récit dans un Paris post-apocalyptique où l’humanité n’est plus qu’une espèce en voie de disparition responsable de son propre naufrage, arpentant les fondements pleins de rouille et de fange des égouts de la ville, dernier vestige de l’architecture humaine, domaine des rats. Il délimite son récit dans un espace géographique réduit, appuyant sur l’impossible échappée des derniers survivants, de ce labyrinthe nauséabond, faute à une toxicité accrue de l’air ambiant suite à des retombées nucléaires d’affrontements militaires passés.
Ce court-métrage expérimental prend la forme d’un enchaînement de diapositives, photographies, sur lesquelles viennent rebondir les mots, cristallins, de Chris Marker à travers la voix de Jean Négroni.
Le film offre une très belle réflexion sur le temps, qu’il soit passé, présent ou futur et la valeur du souvenir par le prisme des images, qu’il laisse en nous, gravure impérissable, à la manière de photographies, mémoires éternelles de l’âme et des sens.
Chris Marker propose une lecture verticale -et vertigineuse- du temps contrairement à une représentation horizontale, plus traditionnelle. De cette perception chronologique singulière le cinéaste fait entrer en collision diverses strates de réalité. Les personnages du film, bien que figés de manière physique à un endroit donné – les égouts de Paris-, impasse spatiale, approchent une dimension temporelle nouvelle, unique, pour se mouvoir de nouveau dans l’espace celui perdu mais aussi à venir, où la conscience d’un temps neutre et libre, aux allures d’utopie, de refuge, se retrouve rattrapé par des ombres malveillantes aux saveurs, finalement, dystopiques à travers la manipulation technologique. Le travail analytique autour des technologies nouvelles, ici en ce qui concerne les bonds temporels, fictifs ou réels, et la nécessité de récupérer des informations à des fins de contrôle autoritaire est glaçante, venant nous questionner sur nos propres existences.
Ainsi, bien que réalisé en 1962 , La Jetée est une œuvre de science-fiction au caractère visionnaire, qui résonne aujourd’hui plus que jamais avec nos modes de vie contemporains. Entre casque de réalité virtuelle, maladie, passé obsédant et isolation sociale, le film de Marker a des goûts de futur imminent en ce début d’année 2021 où l’humain ne semble plus être qu’une matière première aliénable, sacrifiable dans l’espoir aveugle, d’un jour recouvrir des temps perdus.
En offrant la possibilité à un individu, de revivre un moment fort de son existence passée, Chris Marker ouvre la possibilité de retravailler, analyser sous des angles nouveaux la force du souvenir qui s’ancre dans le passé, ouvrant une vision sur les interactions avec le futur tout en assurant une sphère aux allures de cauchemar, bien qu’ancré dans la réalité : le présent.
Cette recherche de porte de sortie d’un présent condamné ne peut que rebondir sur vies actuelles suspendues aux écrans, aux promesses du futur, aux rêves d’un ailleurs qui n’existe qu’au coeur de notre hémisphère droit, fermant les yeux sur un monde qui s’écroule, face auxquels nos abris humains, appartements et maisons, restent les derniers bastions où la réalité virtuelle n’est plus que la substance, désormais primaire, de nos vies.
De la sorte, Chris Marker porte une réflexion sur la nature même de l’être humain et les diverses tranches dimensionnelles, fragments de vie encastrés, à toujours penser et ré-imaginer,  à la manière d’un songe, rêve d’évasion, d’une réalité qui paraît mortuaire, si ce n’est d’ailleurs le point de chute de l’humanité.

La Jetée de Chris Marker se positionne comme oeuvre unique à la croisée des genres, à la rencontre des arts dans un espace que le cinéaste et photographe se créé à travers chacune des images qu’il nous propose, à la fois conte subversif, oeuvre expérimentale hallucinée, romance fantastique, réalisme crasse mais également pièce de cinéma, monolithe photographique et voyage auditif. L’expérience proposée par cet artiste protéiforme dépasse le temps, l’art, l’humain et va continuellement à la recherche de l’étincelle de vie, poésie infinie, révolte du dernier souffle, flamme qui brille de mille feux dans le regard tout en mémoire de la mort.
II) Les caractéristiques techniques de l’édition Blu-Ray
Image :
La restauration du film a habilement été menée permettant de révéler de nombreux détails dans la photographie tout en conservant le caractère vivant et organique de la pellicule et du travail de photographe de Chris Marker. Le travail autour du contraste est d’une finesse remarquable rendant à cette oeuvre toute son ampleur d’une vertigineuse beauté.
Note Image : 4,5/5
Son : 
Les effets sonores, musiques mais aussi la voix porteuse, caverneuse de Jean Négroni ont été restaurés avec tact et volonté de respecter le travail originel autour du film. Tout comme pour l’image, il ne s’agit pas de la recherche de révolutionner l’approche du film par sa restauration, mais bien plus de recouvrir et accéder à l’expérience pensée et réalisée par Chris Marker en 1962. Une réussite.
Note Son : 4/5 
Suppléments : 
L’édition proposée par Potemkine est assez monumentale -et nous pouvons le penser, le dire : définitive- autant dans son fond que dans sa forme.
Prenant les dimensions d’un livre d’art photographique aux dimensions : 24,5 X 19,5 cm, l’édition renferme le ciné-roman du film de 250 pages, l’édition -Blu-ray et DVD- restaurée du film accompagnée de suppléments.
Cette édition réussit de manière assez fluide à réunir à la fois un film, aux allures d’infini, mais également des informations « bonus » concises et directes permettant de mesurer l’ampleur de l’oeuvre et offrir de possibles clés de lecture à une expérience de cinéma remarquable.
La liste des suppléments :
– Le Ciné-Roman du film (250 pages) : Un ouvrage reprenant l’entièreté du film associant les photographies au texte déclamé lors du court-métrage permettant au spectateur de se replonger dans le moindre souvenir, image, mot, du poème visuel de Chris Marker. Un livre fonctionnant sur le même mécanisme que le film : L’histoire d’un homme marqué par une image.
– Regards sur La Jetée par Jean-Michel Frodon (44′) : Jean-Michel Frodon, critique et enseignant, revient sur l’expérience tentaculaire et infinie qu’est La Jetée. Il introduit Chris Marker en revenant sur sa carrière, et aborde l’ébauche et la création du film. Il analyse par la suite les acteurs, la technicité du film et la symbolique de l’oeuvre pour terminer sur les répercussions, l’impact qu’a eu l’oeuvre sur la culture postérieure à sa sortie de L’Armée Des Douze Singes jusqu’à l’existence d’un bar Tokyoïte offrant une lecture passionnante et passionnée de l’importance du film de Chris Marker.
– Quand La Jetée croise Vertigo (10′) : Le supplément croise les thématiques et influences importantes de Vertigo sur le travail de Chris Marker dans le caractère vertigineux du film.
Un mise en parallèle qui interpelle et donne à revisiter les deux oeuvres, fouiller les pistes ouvertes par ce supplément, qui risque de réveiller l’obsession de lectures multiples des cinéphiles, entre hypothèses, réflexions et hallucinations.
– Jean Négroni raconte le tournage de La Jetée (4′) : Jean Négroni, narrateur du film, revient sur son expérience collaborative avec Chris Marker. Un supplément peut-être un peu court mais qui garde en mémoire le souvenir d’une voix qui hante La Jetée tout au long de l’oeuvre et plus globalement l’entièreté du cinéma.
– Petite visite du bar La Jetée à Tokyo (2′) : Découverte du bar Tokyoïte inspiré par le film de Chris Marker. Un supplément curieux qui complétera cette très belle édition avec ce supplément anecdotique et pourtant fascinant.
Note Suppléments : 5/5
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