Phase IV : le test blu-ray

Réalisateur
Saul Bass
Acteurs
Lynne Frederick, Michael Murphy, et Nigel Davenport
Pays
USA
Genre
Science fiction
Durée
84 minutes
Date de sortie
01/10/1975 (salle) - 17/06/2020 (blu-ray)
Notre score
7

Ernest Hubbs, un biologiste anglais, observe un dérèglement du comportement des fourmis dans une vallée de l’Arizona. Des espèces autrefois en conflit se mettent à communiquer entre elles, tandis que leurs prédateurs habituels disparaissent de façon inquiétante. Le professeur recrute le scientifique J.R. Lesko, spécialiste du langage, pour étudier ce curieux phénomène. Ce qu’ils vont bientôt observer sur place dépasse l’entendement…

Sorti en 1974 par Saul Bass, Phase IV fait figure d’OFNI dans l’histoire du cinéma de science-fiction. Il s’agit de l’unique long-métrage mis en scène par cet artiste mondialement connu pour ses génériques virtuoses et affiches avec des éléments géométriques abstraits d’une soixantaine de films dont La mort aux trousses et Psychose d’Alfred Hitchcock, Autopsie d’un meurtre d’Otto Preminger ou bien encore Casino et Les nerfs à vif de Martin Scorsese. Il a également conçu des publicités, des logos et films d’entreprises pour beaucoup d’entreprises et d’institutions américaines (Sun , IBM, Exxon, Quaker, Warner communication, A&T…).

Phase IV présente un pitch de film de science-fiction écolo et apocalyptique où des fourmis très intelligentes qui ont atteint un stade supérieur de l’évolution et muté assaillent des scientifiques reclus dans un bunker en Arizona en préambule à leur invasion de la Terre. A la suite d’un mystérieux phénomène céleste les deux scientifiques et une jeune rescapée affrontent ces fourmis devenues supérieurement intelligentes au cours de ce qu’ils pensent être une guerre.

Tourné au Kenya et dans les studios anglais de Pinewood, Phase IV est constitué de genres cinématographiques hétérogènes, un mix singulier de film d’exploitation, de cinéma expérimental et de documentaire animalier, un objet filmique psychédélique entre 2001, l’odyssée de l’espace et un docu animalier de la BBC.

Le film de Bass se rattache aux codes et aux figures du cinéma de genre. Il s’inscrit dans une série de films horrifiques qui s’attache à dépeindre la nature se révoltant contre l’homme, avec des créatures et des monstres divers comme Tarentula (1955), Les oiseaux (63), Les crapauds (72), Les insectes de feu (1975), L’horrible invasion (1977). Dans le genre SF il rappelle par certains aspects Le jour où la Terre s’arrêta (1951) où une intelligence extraterrestre est venue mettre en garde la race humaine contre sa propension à la destruction. De plus des plans renvoient au registre de l’horreur avec cette main sortant d’une étendue de sable intacte, un effet choc vu dans de nombreux films comme Carrie au bal du diable (1976).

Saul Bass résume la présentation du film par le producteur Paul B. Rudin comme « un long métrage basé sur un prolongement darwinien de la relation écologique actuelle entre l’homme et le monde des insectes -la prédiction d’un conflit entre les 2 espèces pour savoir laquelle pourrait se rêver dominante ». Cette dystopie écolo assez désespérée dit l’insignifiance de l’homme face au cosmos, la défaite des humains dans la bataille contre les fourmis. Les différentes armes technologiques des humains sont inutiles face à l’organisation des fourmis en intelligence collective, altruiste, avec une forme de langage qui leur permet d’anticiper toutes les attaques des scientifiques. Lancés dans une course effrénée au progrès ces derniers sont individualistes et destructeurs de la nature qui va se venger. Phase IV a un aspect documentaire avec des scènes en macro qui rendent les fourmis terrifiantes, présentées comme des créatures extra-terrestres. Dans de longues scènes est exposé le fonctionnement du microcosme souterrain des fourmis avec un souci d’individualiser chacun des insectes comme des héros miniatures. Bass a engagé Ken Middleham, le directeur de la photo du film Des insectes et des hommes, Oscar du meilleur film documentaire en 1971, à la fois vrai et faux documentaire qui dépeint la vie d’insectes comme fourmis et termites avec images entomologiques, ponctué d’ interventions à l’écran d’un docteur de fiction. Dans ce film très découpé, aux nombreux gros plans, shooté avec des caméras ultra rapides, avec une photographie en time-lapse, Bass fait monter l’angoisse avec une économie de moyens. Il a notamment utilisé un trucage basique d’inversion du sens de défilement des images, un miroir placé de telle sorte qu’est créée l’illusion d’une grande armée de fourmis, avec parfois de fausses fourmis fabriquées en caoutchouc. En outre l’ajout d’une voix off et d’une musique synthétique participe à une dramatisation rigoureuse.

L’influence de 2001, l’odyssée de l’espace, le chef d’oeuvre de Stanley Kubrick, se retrouve dès l’ouverture jusqu’à sa fin psychédélique coupée par le studio. Y est érigée une étrange tour des fourmis, en écho au monolithe; le récit présente une technologie défaillante comme HAL et se conclut par une séquence de transcendance où l’espèce humaine est dominée par nouvelle intelligence, une puissance nouvelle. Pour cette incroyable fin coupée (visible en bonus du blu-ray édité par Carlotta), kaléidoscope d’images impressionnistes, Saul Bass a utilisé des stock-shots dans des films d’avant-garde, des images animées par ordinateur notamment Permutations (1968) et ses sept minutes de formes géométriques qui se déploient, tournent, se déplacent, se superposent, etc. La voix-off du scientifique Lesko, entendu juste avant le générique dit une soumission de la race humaine à un régime autoritaire : « Nous savions alors que nous étions en train de muter et d’intégrer leur monde. Nous ne savions pas dans quel but. Mais nous savions qu’on serait prévenus. »

Echec retentissant en salles qui interrompt aussitôt la carrière de réalisateur de Bass, Phase IV a les honneurs d’un superbe coffret ultra collector édité par Carlotta pour (re)découvrir ce film singulier dans les meilleures conditions techniques.

Technique

Le master est propre, stable et les contrastes sont probants. Cette image HD est le fruit d’un bon travail de restauration dont bénéficient les gros plans des insectes, avec un piqué plus acéré que dans les autres plans où le grain est plus prononcé.

Le remarquable design sonore déploie une musique synthétique et des effets divers sur les deux pistes audios, version Originale et version Française DTS-HD, très satisfaisantes.

Bonus

Ce coffret ultra collector au design réussi signé par l’américain Scott Saslow recèle de nombreux suppléments de qualité comme Une vie de fourmi (21′),  analyse du film par deux spécialistes anglais, le critique Jasper Sharp et le réalisateur Sean Hogan et la fin originale (17′), précisément 5 minutes supplémentaires coupées par le studio Paramount.

La pièce de résistance est la présence de 6 courts réalisés par Saul Bass :
The searching eye : concu pour la foire internationale de New-York de 1964, financé par la compagnie Eastman Kodak, ce court a été primé à la Mostra de Venise (18′)
Why man creates : cet essai protéiforme sur la créativité avec dessin animé, images d’archives, a été récompensé par un Oscar (25′)
Bass on titles : le réalisateur commente certaines des ses créations (34′)
Notes on the popular arts :  ce court est constitué de vignettes spirituelles sur la valeur des arts populaires (21′)
The solaire film : ce film de sensibilisation à l’énergie solaire a été commandé par Robert Redford (10′)
Quest : écrit par Ray Bradbury et réalisé avec sa femme, ce court de 1983 révèle des obsessions formelles et des échos à Phase IV (30′)

Enfin ce beau coffret proposé par Carlotta inclut un livre inédit de 200 pages de Frank Lafond accompagné de nombreuses photos d’archives.

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