Huit films coréens, cinq réalisateurs présents : à Vesoul, le cinéma sud-coréen a occupé une place centrale lors de la 32e édition du Festival International des Cinémas d’Asie, confirmant l’intérêt croissant des spectateurs français.

Les lumières se rallument, le silence règne dans la salle. À l’écran, Beautiful Dreamer de Lee kwang-kuk vient de s’achever, et pendant quelques secondes, personne ne se lève. Certains spectateurs essuient discrètement une larme, d’autres restent immobiles, encore habités par le film.
Cette scène s’est répétée à plusieurs reprises lors de la 32e édition du Festival International des Cinémas d’Asie de Vesoul, où le cinéma coréen s’est imposé dans la programmation. Cette année, huit films du Pays du Matin Calme étaient mis à l’honneur durant l’événement, qui s’est tenu du 27 janvier au 3 février. Trois d’entre eux ont été projetés en avant-première : Beautiful Dreamer, en première internationale, My Old Me de Cherin Lee, en première mondiale, et Welcome Home Freckles de Park Huiju, présenté pour la première fois en France. «C’est un signal fort pour le cinéma coréen et pour son rayonnement auprès du public, cela montre encore une fois qu’il plaît», assure Jean-Marc Thérouanne, délégué général et cofondateur du festival.
«Sa force : aborder des thèmes difficiles avec justesse»
Dans les couloirs du cinéma, les discussions se poursuivent juste après la projection de Beautiful Dreamer. Il est midi et pourtant, personne ne pense à son repas. Les spectateurs débattent, les questions fusent : «Le personnage principal est-il mort ? S’est-elle suicidée ?». Chacun y va de sa théorie. Comme le remarque Sophie, présente dans la salle : «Chaque spectateur apporte sa vision, et parfois on découvre des détails auxquels on n’avait pas pensé».

Lee kwang-kuk – le réalisateur du film – que nous rejoignons juste après la séance – ne cache pas sa surprise face à nos questions et aux réactions suscitées par son long-métrage. «Je ne m’attendais pas à ce que les spectateurs réfléchissent autant et proposent des interprétations aussi différentes», confie-t-il avec un sourire. «Mais c’est pour ça que je fais du cinéma, pour faire réfléchir, pour aborder des thèmes difficiles». Dès 2012, Lee kwang-kuk, s’intéresse à la solitude et au mal-être avec Romance Joe. Avec Beautiful Dreamer, il va plus loin et aborde directement la question de la mort et du suicide. «C’est la première cause de mortalité en Corée. La pression sociale est très forte, et les systèmes professionnels scolaires sont extrêmement compétitifs», confie le réalisateur.

Shin Su-won, réalisatrice et membre du jury cette année, en a d’ailleurs fait un film en 2014. Suneung – du nom du Baccalauréat coréen – , nous plonge dans le quotidien de ces adolescents, entre stress, compétition et isolement «À l’époque, j’étais professeure. Tous les jours, je voyais les élèves dormir en classe, certains avaient totalement abandonné. Je me suis dit : il faut en faire un film, il faut dépeindre ce mal-être». Fort de son succès, le long métrage a été projeté lors de la 21e édition du Festival en 2015. «La force du cinéma coréen, c’est d’aborder des thèmes difficiles, avec justesse, tout en touchant le public». Pour la réalisatrice Shin Su-won, le renouvellement du cinéma coréen, et notamment l’essor des films indépendants ont également joué un rôle. «Avec la pandémie de Covid-19, il y a eu une vraie crise du cinéma en Corée du Sud, on est passé de 100 à 20 films produits chaque année. Il y a moins de grosses productions, mais des œuvres plus personnelles».
C’est ce qui plaît à Christiane, 68 ans. Avec son groupe d’amis, ils reviennent chaque année à Vesoul. «On loue un logement pour la semaine, toujours le même depuis 10 ans, et on va voir 6 films par jour». Un marathon dont ne se lasse pas la retraitée, passionnée de cinéma. Depuis mardi 27 février – date de début du festival -, elle en a déjà regardé 36. «Chacun fait son programme en fonction de ses envies. «Les films coréens, ce sont ceux qui me marquent le plus, ils me touchent, je ne sais pas comment l’expliquer». Avis partagé par Élise, 30 ans, qui a fait le déplacement depuis Paris. «Les histoires sont fortes, elles parlent de la vraie vie. En plus, il y a beaucoup de films coréens inédits, qui ne sortent pas forcément en salles».

Depuis sa création en 1995, le Festival de Vesoul a présenté plus de 140 films coréens et décerné 25 prix à des réalisateurs du Pays du Matin Calme. Pour Jean-Marc Thérouanne, «le cinéma coréen n’est pas un effet de mode ni une tendance passagère, il s’inscrit dans la durée. Il y a des auteurs talentueux, des scénarios originaux et un public fidèle. Le cinéma coréen a de beaux jours devant lui».
Article d’Emilie Andrieux, critique, spécialiste du cinéma coréen.


