0
Posted 29 mai 2017 by Fabien Brajon in Festival
 
 

Master class d’Alfonso Cuarón au 70ème festival de Cannes




Le réalisateur mexicain Alfonso Cuarón, oscarisé pour Gravity, a donné la traditionnelle master class mercredi dernier lors du 70ème festival de Cannes. Détendu, rieur, il s’est prêté bien volontiers à l’exercice durant 90 minutes face à Michel Ciment et devant une assistance conquise dont son ami Guillermo Del Toro. Voici notre compte-rendu de cette inoubliable leçon de cinéma.

Au sujet de ses débuts le réalisateur déclare « Je viens de la classe moyenne et j’ai grandi à une époque où l’âge d’or du cinéma était terminé au Mexique. Mais le cinéma, c’était mon instinct de survie. J’en avais besoin. »

Sa rencontre à l’école de cinéma avec Emmanuel Lubezki, futur chef opérateur de ses films et collaborateur des frères Coen, Terrence Malick ou Michael Mann, a été déterminante. Tout comme celle avec Guillermo Del Toro, rencontré sur le tournage au Mexique d’un film TV, un genre de Twilight Zone où Cuarón officiait comme perchman : « Guillermo Del Toro était l’assistant du film sur lequel je travaillais également. En tant que technicien, on avait déjà une réputation. Del Toro était considéré comme un génie et j’étais jaloux de lui. Puis nous nous sommes rencontrés en sachant très bien qui était l’autre. Et nous avons commencé à travailler ensemble ».

Le premier extrait diffusé est le premier long d’Alfonso Cuarón, Solo con tu pareja (1991). « A cette époque, le sida sévissait au Mexique et il y avait beaucoup d’homophobie. On a voulu faire une comédie pour aller à l’encontre de tous ces préjugés et du machisme. A l’époque je voulais faire comme Lubitsch. C’est ce rythme qui m’intriguait et en même temps j’étais intrigué par d’autres formes de cinéma comme Scorsese et After Hours. La mode était alors aux longues focales,  j’ai commencé à m’ériger contre ça et faire des expérimentations avec des objectifs grands angles. »

Ce film lui a mis le pied à l’étrier pour tourner à Hollywood A Little Princess (1995) : « Je n’étais pas destiné à quitter le Mexique. Mais j’étais père de famille, j’avais besoin d’argent. Je ne pouvais plus avoir d’aides financières du pays. Quand on m’a offert un premier job à Hollywood, j’ai saisi l’occasion ». Au sujet des films favoris de sa carrière :« Quand je finis un film je ne le regarde plus. Pour certains comme Guillermo Del Toro et tous mes amis nos films sont des bébés qui grandissent, se développent et nous devons les chérir, nourrir et les élever. Pour moi les films c’est des ex-femmes, je les aime un certain temps, je donne tout puis chacun fait son chemin, s’éloigne, on continue de s’aimer mais à distance ».

L’extrait suivant est un plan-séquence, figure de style favori du réalisateur, de Les grandes espérances (1998), adaptation moderne de Charles Dickens : « on peut toujours conter l’histoire visuellement, le dialogue n’est que le soutien de l’expérience cinématographique qui inclut le son, il faut aussi que dans le cadre on donne autant d’infos thématiques que possible, cela peut être explicite mais ce sont des infos visuelles« .  Au sujet de la musique, ici signée Patrick Doyle, elle est comme un personnage et devait être très présente. Il est reconnaissant à ce film fait pour l’argent et qu’il n’apprécie guère de lui avoir permis de faire le suivant.

Il avoue qu’à la suite de ces deux expériences hollywoodiennes : »J’ai un peu perdu le fil. Je n’avais aucune idée de ce qu’allait être mon projet suivant. On ne m’envoyait plus de script. J’étais dans cette situation un peu instable. J »étais un petit peu déçu, pas vraiment par le cinéma mais par ce que j’avais fait, de là où j’en étais. Je suis allé dans un vidéo-club et ai commencé de louer les films qui m’avaient inspiré dès le départ. J’ai suivi un régime de films. Puis j’ai décidé de faire Y tu mamá también ».

Y tu mamá también (2001), road-movie avec Gael Garcia Bernal et Diego Luna, écrit avec son frère en 3 semaines et tourné chez lui au Mexique, lui a permis de « se retrouver« . Pour ce film qui est « une sorte passage à la maturité des deux garçons et de mon pays« , le réalisateur et son chef opérateur ont décidé de « filmer sans limites, sans grues, sans rails, avec des grands angles »  et voulaient que « pour le langage du film et son expérience les personnages soient aussi importants que le contexte« .

photo FB

photo FB

Son film suivant est un épisode de la franchise Harry Potter, de l’avis général le meilleur : Harry Potter et le Prisonnier d’Azkaban (2004). Il avoue : « Je ne connaissais rien d’Harry Potter. Je suis allé voir le premier film et ça ne m’a pas du tout impressionné. Cette proposition est arrivée. Je suis allé voir Guillermo Del Toro et c’est lui qui m’a conseillé d’accepter cette proposition ». Pour ce film fantastique dont une référence était Les 400 coups donné à voir avec Daniel Radcliffe » j’ai abordé ce film de manière réaliste et je voulais des scènes très naturelles, avec un jeu d’acteur très naturel ». Quant au travail avec ces jeunes acteurs : « je leur avais demandé d’écrire une autobiographie écrite du point de vue de leur personnage et ils étaient vraiment forts pour ce genre d’exercice ».

Le film suivant, la dystopie Les fils de l’homme (2006), est célèbre pour ses plans-séquences virtuoses. « Le script était un peu obscur en terme des personnages, j’ai voulu surtout mettre l’accent sur le contexte et la société de l’époque ». Clive Owen lui a alors conseillé de regarder La bataille d’Alger. Ses intentions en terme de mise en scène sont exposées : « Je voulais une approche de temps réel; j’ai essayé de trouver un moment vrai et montrer cette quête de vérité dans la manière de filmer. Les prises sont donc très longues, avec une caméra à l’épaule, les plans sont extrêmement longs, non pas par choix délibéré, en fait on arrêtait la prise quand on sentait qu’il fallait forcer les évènements pour qu’il y ait une certaine logique, à ce moment on coupait. En fait ce qui importait était ce qu’il y avait devant la caméra ». Pour le look visuel de ce film tourné près de Londres il déclare s’être inspiré de photos de l’époque, de news des 10 dernières années de conflits mondiaux.

Pour son dernier film, Gravity (7 oscars en 2014), écrit avec son fils et où dans la première version il n’y avait qu’un seul personnage, le personnage féminin et aucune ligne de dialogue, « il était clair depuis le début que ce projet allait être numérique, on a beaucoup travaillé pour trouver des références et reproduire la lumière de l’espace ». En donnant pour exemple la station, une réplique de l’originale, il déclare : « Ce n’est pas vraiment un film de science-fiction dans le sens où tout ce que nous montrons existe ». Il précise que « c’est un film qui parle de liberté, d’une liberté supérieure, un concept élevé » avant de conclure :« ce qui compte ici est essayer de montrer les choses sans être explicite, sans exposer les choses, comment parler de cette renaissance sans le dire , comment exprimer et ressentir tout ça ».

 


Fabien Brajon