Critique de L’Enfer des loups
Synopsis
Pendant que la découverte de cadavres mutilés provoque un tumulte dans un village, à cause de la légende qu’elle évoque, un vendeur ambulant traverse la forêt dans sa roulotte, sans que personne ne sache qu’il est en fait ce monstre que tout le monde craint.
Avis de Yanick Ruf
Romasanta, mis en scène par Paco Plaza, offre à Julian Sands l’un de ses rôles les plus saisissants, un personnage qui épouse parfaitement son jeu à la fois raffiné et troublant. Le film réinterprète le mythe du loup-garou à partir d’un véritable fait divers du XIXe siècle, en plongeant dans les légendes rurales espagnoles et les superstitions liées au loup et au lycanthropisme.
L’action se déroule en 1851, dans une Galice paysanne secouée par une série de meurtres atroces attribués à des meutes de loups, au cœur d’une société où l’on croit encore fermement aux maléfices, aux sortilèges et aux métamorphoses. Plaza tire pleinement parti de ce climat de terreur ancestrale pour croiser récit criminel, folklore et balbutiements de la science moderne, notamment à travers des séances d’« hypnose » combinées à des aiguilles d’argent, qui donnent aux tentatives de soigner le lycanthrope un aspect à la fois expérimental et ésotérique.
Le film met en scène un meurtrier qui collecte la graisse de ses victimes pour fabriquer du savon, détail atroce directement repris du dossier de Manuel Blanco Romasanta, premier tueur en série officiellement répertorié en Espagne, auteur confessé de treize assassinats qu’il attribuait à une malédiction lupine. Cette approche quasi médicale (corps découpés, matière humaine recyclée) ancre le récit dans une matérialité crue, tout en entretenant le doute sur la véritable nature du monstre : déséquilibré, manipulateur ou authentique être métamorphe.

La représentation de la transformation, dépouillée de surenchère numérique, gagne en impact : Plaza privilégie les sensations, la suggestion et le hors-champ plutôt que l’illustration démonstrative. La figure du colporteur qui sillonne les campagnes avec son chariot, silhouette anodine en apparence, devient alors l’outil parfait pour approcher les familles, commettre l’irréparable et s’évanouir dans le paysage sans laisser de traces.
Julian Sands incarne ce prédateur avec une ambiguïté remarquable : douceur mesurée, charme discret et froideur implacable cohabitent dans un même corps, donnant la sensation d’un homme toujours légèrement à côté de lui-même, déjà habité par une autre présence. Son interprétation, toute en nuance, évite l’excès pour installer un malaise persistant, faisant de Manuel Romasanta une figure magnétique, presque ensorcelante, qui justifie à elle seule de redécouvrir le film.

Le scénario s’enracine dans l’histoire réelle de Manuel Blanco Romasanta, considéré par les historiens comme le premier tueur en série espagnol et dont le procès alimenta de vifs débats médicaux sur la « lycanthropie clinique », au point que la reine Isabelle II commua sa peine pour permettre l’étude de son cas. Le film emprunte ensuite la voie du fantastique, sublimant ce criminel pour en faire un possible loup-garou, figure située au croisement de la légende, de la proto-psychanalyse et de l’horreur gothique rurale.

Issu de la Fantastic Factory de Brian Yuzna, branche catalane dédiée au cinéma de genre, Romasanta s’impose comme l’un des titres les plus aboutis du catalogue, aux côtés de Darkness ou Dagon, grâce à une mise en scène très atmosphérique et à un ancrage historique solide. Paco Plaza, futur co‑réalisateur de [Rec], déploie déjà son sens de la tension et du rythme, tout en donnant au film une aura quasi mystique à travers l’utilisation des forêts embrumées, des villages isolés et des églises comme lieux de confrontation entre foi, superstition et horreur.
Au final, Romasanta apparaît comme une relecture fantastique mais respectueuse de l’affaire originelle, portée par un personnage exceptionnel incarné par un acteur au sommet de son art. Et si l’on ressort du film avec cette mise en garde qui tient presque du sortilège (ne jamais soutenir le regard d’un loup dans une église), c’est que Plaza filme précisément la zone trouble où croyance, culpabilité et mal se reflètent dans les yeux de celui qui ose regarder.


