Critique de Marche ou crève
Synopsis
Dans une Amérique totalitaire instaurée après une longue guerre fratricide, 50 jeunes hommes participent à une marche d’endurance de plus de 500 kilomètres, filmée et diffusée en direct. Les marcheurs ont l’obligation de conserver un rythme constant, avec interdiction formelle de s’arrêter. Après trois avertissements consécutifs, les contrevenants sont froidement abattus. Un seul en sortira vivant, avec une somme faramineuse et un prix de son choix. Habité par un motif secret, le jeune Raymond Garraty tente sa chance, nouant sur la route un fort lien d’amitié avec l’Afro-Américain Peter McVries.
Avis de Yanick Ruf
Adapté de l’un des tout premiers romans de Stephen King, « Marche ou crève » frappe par la radicalité de son dispositif autant que par la noirceur de son propos. Dans ce futur totalitaire, cent adolescents s’engagent dans une compétition meurtrière : marcher, sans jamais s’arrêter, sous l’œil d’un pouvoir militaire qui distribue des « tickets » (autant d’avertissements qui mènent à l’exécution après trois écarts). Le film exploite intelligemment cette règle simple : le titre ne prend tout son sens qu’au moment du premier « ticket », quand le spectateur comprend concrètement ce que signifie participer à cette longue marche. Dès lors, une question obsédante s’impose : jusqu’où un être humain est-il prêt à aller, physiquement et moralement, pour de l’argent et une promesse de « Prix » censé exaucer tous les souhaits ?

L’un des tours de force du roman comme du film tient à ce pari narratif presque insensé : bâtir une histoire sur des personnages qui, littéralement, ne font que marcher. Sur le papier, tout semblait condamner un tel projet à la monotonie, à l’écran, cela devient au contraire une expérience sensorielle et psychologique. Le réalisateur relève le défi en transformant chaque kilomètre en épreuve : la fatigue qui se creuse dans les corps, les pieds en sang, la cadence inhumaine imposée par le règlement, mais aussi les hypnoses de la répétition, les délires nés du manque de sommeil. Les visages, filmés de plus en plus près, deviennent le véritable paysage du film, et chaque « ticket » rappelle que tous ces personnages, même ceux auxquels on s’attache, sont voués à disparaître presque aussitôt qu’ils existent.

Au-delà de l’endurance physique, « Marche ou crève » se veut une charge violente contre une société au bord du gouffre, fascinée par le spectacle de la souffrance. Dans ce régime post-apocalyptique, les citoyens ne sont plus libres ni de penser ni de se souvenir ; écrivains, musique, culture et idées sont bannis, comme si toute mémoire devait être éradiquée pour maintenir l’illusion d’un ordre stable. La Marche est à la fois divertissement national et instrument de contrôle, un rituel sacrificiel où l’on brûle la jeunesse pour entretenir la peur et l’obéissance. On peine à comprendre en quoi ce concours macabre pourrait « aider » l’humanité, et c’est précisément l’un des points les plus glaçants du film : il montre un système qui ne sert plus qu’à lui-même, vidé de sens mais toujours parfaitement huilé.

Cette logique implacable impose au spectateur une forme de dureté : il ne faut pas se permettre trop de pitié, car la plupart des marcheurs sont condamnés à être de simples silhouettes, des destins éphémères happés par la mécanique de la compétition. Là encore, le film épouse la sécheresse du matériau d’origine : pas de grands discours, peu de pathos, mais des éclats d’humanité fugaces, des dialogues arrachés au bruit des bottes, quelques gestes de solidarité au milieu de la compétition. Porté par une mise en scène tenue, une direction d’acteurs très solide et une photographie qui accompagne la lente dégradation des corps et des esprits, « Marche ou crève » s’impose comme une adaptation d’une rare cohérence. On pourra débattre de certains choix ou de la fin, mais difficile de nier la puissance de ce film, quasi parfait dans ce qu’il entreprend : enfermer le spectateur dans cette route sans fin et l’obliger à regarder en face la cruauté d’un système qui a fait du spectacle de la mort son moteur. Bravo, en effet, pour ce tour de force.


