Critique de Torrente, le bras gauche de la loi
Synopsis
Torrente, ex-policier madrilène, cynique, poivrot et supporter invétéré de l’Atlético, deuxième équipe de football de la capitale, va tenter de rétablir l’ordre et de faire respecter sa loi dans un quartier des bas-fonds.
Avis de Yanick Ruf
Premier volet d’une série de comédies policières espagnoles, Torrente, le bras gauche de la loi pose d’emblée les bases d’un univers trash où Santiago Segura, devant et derrière la caméra, s’amuse à dynamiter l’image du flic héros. On suit les « aventures » de José Luis Torrente, ex-policier madrilène raciste, misogyne, facho et totalement alcoolo, qui continue de se comporter comme un agent de la loi alors qu’il a été viré depuis longtemps, vivant aux crochets de son père handicapé dans un appartement décrépit.

La pseudo‑enquête (un trafic de drogue lié à un restaurant chinois que Torrente découvre presque par hasard) n’a pas grand-chose d’intéressant en soi : elle sert de prétexte à une succession de situations absurdes, de fusillades foireuses et de plans minables montés avec une bande de losers. Tout est centré sur le personnage de Torrente, monstre de vulgarité et de lâcheté, qui tire la couverture à lui à chaque scène, transformant le polar en pure étude (très) satirique d’un beauf espagnol poussé au maximum de la caricature.
Entre scènes loufoques, humour noir et gags de bas niveau, voire franchement graveleux, le film assume un humour vulgaire qui flirte sans cesse avec le mauvais goût, mais le fait en toute conscience. Les blagues sexistes, racistes ou scatologiques sont pensées comme un tir de barrage contre le politiquement correct, quitte à laisser sur le carreau les spectateurs allergiques à ce type de comédie, tandis que les autres y verront un portrait féroce d’une Espagne rance, machiste et réac.

La mise en scène de Segura, sans être spectaculaire, épouse bien ce côté poisseux : décors de quartiers populaires, bars miteux, appartements étouffants, tout respire la crasse et la médiocrité quotidienne dans laquelle évolue Torrente. Autour de lui, une galerie de seconds rôles (Javier Cámara, Neus Asensi, Tony Leblanc, Chus Lampreave, etc.) apporte un contrepoint comique constant, entre naïveté, obsession et bêtise, renforçant l’impression d’être plongé dans un catalogue de cas sociaux.
Au fil du récit, on avance donc dans cette histoire abracadabrante moins pour savoir si l’enquête aboutira que pour voir jusqu’où Torrente peut aller dans la lâcheté, l’égoïsme et la vulgarité, le film ne cachant jamais qu’il est un ex-flic qui se rêve encore en justicier. La révélation finale (Torrente a été viré de la police depuis longtemps) ne surprendra personne tant ses agissements trahissent son imposture permanente, mais elle boucle joliment l’idée d’un type accroché à un uniforme qu’il ne mérite plus depuis longtemps.

Malgré (ou grâce à) cette approche radicale, Torrente s’impose comme un jalon majeur du cinéma comique espagnol contemporain, énorme succès populaire qui donnera naissance à une des sagas nationales les plus lucratives, récompensée notamment par des Goya pour Santiago Segura et Tony Leblanc. On peut détester ou adorer ce mélange d’humour gras et de satire sociale, mais difficile de nier la cohérence de ce premier film qui, derrière ses blagues de caniveau, dresse un portrait au vitriol d’un certain macho ibérique.

