Soy Cuba : Test Blu-Ray

Réalisateur
Acteurs
Pays
Genre
Sortie Cinéma
1964
Sortie Blu-Ray
1 Décembre 2020
Editeur
Potemkine
Durée
141 minutes
Notre score
10

Pour finir l’année en beauté, l’éditeur français Potemkine est de retour avec une oeuvre perdue, qui depuis sa redécouverte en 1992 s’est débusquée une position d’incontournable au coeur de la cinéphilie mondiale : Soy Cuba. De Martin Scorsese à Gaspar Noé en passant par Francis Ford Coppola ou encore Mathieu Kassovitz, l’oeuvre du réalisateur URSS Mikhaïl Kalatozov, déjà récompensé par une Palme d’Or en 1957 pour Quand Passent Les Cigognes, est acclamée comme objet filmique radical d’un point de vue technique et accablant dans le propos mis en avant, tenant une danse entre voltiges visuelles et cri d’un peuple réduit à l’esclavage moderne, écrasé par les Etats-Unis, appelant à la révolution.

Pour redécouvrir Soy Cuba, Potemkine propose une toute nouvelle restauration 4K.

Notre article s’articulera de la manière suivante :

 

I) La critique de Soy Cuba

II) Les caractéristiques techniques de l’édition Blu-Ray

I) La critique de Soy Cuba

Après plusieurs collaborations, Mikhaïl Kalatozov et Sergueï Ouroussevski, réalisateur pour l’un et directeur de la photographie pour l’autre, se retrouvent en 1961 pour leur ultime projet qui se conclura en 1964 : Soy Cuba.
Sur le papier, tout semblait acté pour que le film devienne une figure de proue du catalogue de l’unique société de production établie en URSS, la Mosfilm.
Pourtant, l’oeuvre projetée sur les toiles blanches immaculées des salles de cinéma, ne parvint pas à saisir son rendez-vous avec la grande histoire du cinéma. Soy Cuba ne fut programmé que peu de temps, environ une quinzaine de jours, dans les chambres obscures.  L’oeuvre de Kalatozov fut mal reçue, à la fois en URSS mais également à Cuba, où le film donnait une vision non acceptable, de la population cubaine à la fin de l’ère Batista. De plus, du fait de l’impossibilité de projeter, une oeuvre jugée de propagande communiste dans le contexte de la guerre froide, le film ne connaîtra pas d’exploitation dans le monde occidental, incluant de ce fait la France ou encore les Etats-Unis.

Il aura fallu attendre 1992, et la redécouverte du film par Guillermo Cabrera Infante puis Martin Scorsese et Francis Ford Coppola,  pour que la vision de Kalatozov et Ourroussevski puisse enfin chevaucher le destin qu’elle mérite.

Soy Cuba, a été réalisé en 1964, dans une approche propagandiste, dans l’optique de proclamer la légitimité, ainsi que la puissance, du communisme porté par Fidel Castro. Cependant, du fait de sa redécouverte en 1992, et de sa sortie d’époque symbolisée par une indifférence consternante, le film n’a aujourd’hui pas été marqué par le sceau du cinéma de propagande, n’ayant pas influé sur son époque, mais  détient bien plus l’aura d’une oeuvre de mémoire, celle d’un peuple, de son histoire et du point de vue fédérateur de l’Union Soviétique.

Soy Cuba propose de découvrir le peuple cubain au travers de quatre chants de révoltes, courtes histoires permettant de saisir une population dans sa totalité, des bidons-villes à la jeunesse politique engagée en passant par les agriculteurs ou les familles ermites au coeur de la forêt.
Le point de vue de Kalatozov est remarquable tant il parvient à scinder plusieurs dimensions pour offrir un regard complet sur une nation souhaitant son indépendance. Le cinéaste mêle prodiges techniques, symboliques, sociaux et narratifs pour porter la vision et la pensée d’un peuple de façon intégrale donnant à cette oeuvre militante, la stature d’un film de guerre sans pour autant s’embourber dans la violence armée, présente seulement de manière experte dans le dernier segment du film, préférant construire un film d’opposition sur la réduction en esclavage de Cuba par les Etats-Unis, à travers les coulisses et la naissance d’une révolte.

Le film met en lumière plusieurs structures clés pour comprendre le fonctionnement étatique  cubain, à travers une lecture verticale, ouvrant d’ailleurs les premières minutes du film du sommet des gratte-ciels, où les vacanciers en provenance des Etats-Unis ne cessent de célébrer les archétypes capitalistes, vers une chute vertigineuse le long des parois de cet immeuble-monstre prenant racine dans la misère de la population locale, bidons-villes où le seul espoir réside dans la résistance idéologique armée ou bien dans l’espoir d’un miracle divin aux portes des églises du territoire.

Le film s’articule dans un rapport de Domination/Soumission qui au fur et à mesure des histoires nous étant racontées va basculer jusqu’à proposer un retournement des privilèges, une libération populaire. Les récits qui nous sont contés se développent dans leur rapport à l’occupant, oppresseur des terres, et les habitants, héritiers bafoués, partant d’une crasse omniprésente, un destin fataliste jusqu’à l’espoir de la révolte, et finalement l’assaut.
C’est avec toute sa dextérité que Kalatozov interconnecte, lie les autochtones, que le mode de vie à la fois social et économique semble opposer, entre agriculteurs, jeunes révolutionnaires et prostituées malgré elles, afin de d’ouvrir une lecture cohérente et puissante de Cuba et son peuple.

Soy Cuba est une oeuvre totale qui convoque à la fois la force révolutionnaire des populations opprimées, la mémoire ancestrale de la terre en tant que souveraine des peuples, mais aussi un pari technique tout bonnement stupéfiant où les possibilités semblent infinies tant dans les maniements retors de la caméra que dans l’espoir des cubains de recouvrir leur pays. Une proposition de cinéma, d’histoire, qui fascine et mène à l’obsession de par sa singularité, qui a tout entre ses mains pour résonner dans le panthéon cinématographique international pour encore de longues décennies.

II) Les caractéristiques techniques de l’édition Blu-Ray

Image :

Potemkine propose une restauration 4K inédite qui porte Soy Cuba vers de somptueux horizons. Le travail est d’une finesse remarquable, comme bien souvent chez l’éditeur français, ne laissant aucun facteur au gré du hasard avec un piqué minutieux et un contraste qui viendra charmer votre rétine d’une troublante manière.
Des boîtes de Jazz obscures et  fiévreuses au sommet des grattes-ciels baignés d’une lumière incandescente, tout est retranscrit à merveille pour nous proposer l’expérience la plus juste et pertinente que l’on puisse vivre face à ce monstre de cinéma qu’est Soy Cuba.

Note Image : 5/5

Son :

La piste son proposée est la version originale DTS-HD Master Audio Dual Mono. Elle propose une restitution juste et proprement retravaillée. Aucune saturation n’est présente permettant un confort d’écoute idéal, réussissant à contrebalancer musique, ambiance sonore et voix de façon habile pour nous porter dans ce voyage.
La séquence de la Boîte de Jazz, dans le premier des quatre « chants » du film, est particulièrement révélatrice de la qualité du travail proposé par Potemkine autour du son.

Note Son : 4/5

Suppléments :

  • Le livret : Lettres envoyées par Sergueï Ouroussevski (directeur de la photographie) à sa femme pendant le tournage du film Soy Cuba (80 pages) : Partie la plus exaltante de cette très belle édition Blu-ray, un livret de 80 pages qui permet d’accéder aux coulisses de l’oeuvre par un axe passionnant, celui du prodigieux Sergueï Ouroussevski, sans qui le film n’aurait pas atteint une telle intensité.
    Le livret est composé de deux parties distinctes : une introduction à l’oeuvre, resituant le film dans l’histoire cinématographique de l’URSS autour de Kalatozov et Ouroussevski, et « Les Lettres à Bela Friedman par Sergueï Ouroussevski ».
    Les écrits du directeur de la photographie  à sa femme entre le 16 octobre 1961 et le 7 janvier 1962, permettent d’accéder aux coulisses, ainsi qu’aux difficultés qu’a rencontré l’équipe du film lors de son repérage, deux avant la sortie officielle du film.
    Un document qui apporte à cette édition, déjà remarquable, une stature de sortie définitive.
  • « Soy Cuba : Le Mammouth sibérien » de Vicente Ferraz (2004, 90′) :
    Le documentariste Vicente Ferraz se rend en 2001 à Cuba, sur les traces du film à la rencontre de son équipe ainsi que de ses techniciens, vivant encore sur place.
    Un fascinant document mettant en lumière l’histoire du pays à travers l’oeuvre de Kalatozov, ancrée entre la fin des années 50 et le début des années 60, lue en miroir avec la société cubaine actuelle.
    Un supplément à ne pas rater pour quiconque serait tombé sous le charme infini de Soy Cuba.
  • Interview de Martin Scorsese (2003, 27′) :
    Un entretien passionné avec Martin Scorsese, qui revient sur l’expérience vécue face à la découverte de cette oeuvre oubliée qui aurait pu, si elle avait été accueillie à sa juste valeur lors de sa sortie, influer de manière drastique sur le cinéma international. Un vrai plaisir cinéphile que d’entendre ce cinéaste, en qui la passion de la découverte et de la recherche en matière de films semble inépuisable.
  • « Kalatozov, le cinéaste » (20′), « Kalatozov et Ouroussevski, un duo artistique » (16′) « Le contexte historique » (18′) et « La réception du film » (12′) par François Albera, historien du cinéma :
    A travers quatre suppléments particulièrement complets et documentés, François Albera réussit à lier quatre clés pour offrir une lecture optimale de Soy Cuba. Il revient de la sorte dans un premier temps sur le cinéaste Kalatozov, puis vient coupler avec un second document le partenariat du réalisateur avec Ouroussevski qui formera un duo d’artistes révolutionnaire dans leurs manières de mêler narration avec naissance de nouvelles pratiques techniques dans a manière de faire du cinéma. 
    L’historien va par la suite nous offrir une contextualisation historique du film offrant la possibilité de rattraper toutes les zones d’ombres présentes dans nos connaissances autour de la révolution cubaine et ses époques environnantes.
    Enfin il revient sur l’histoire du film rebondissant sur les pages introductives du livret tout en offrant quelques petites anecdotes bien amenées.
    Une série de suppléments d’une pertinence remarquable, en présence d’un intervenant inspiré et inspirant.
  • Analyse de séquence par Eugénie Zvonkine, enseignant-chercheur en cinéma (30′) :
    Eugénie Zvonkine, désormais bien connue des fidèles de Potemkine, revient pour nous partager ses connaissances autour du cinéma Russe/URSS.
    L’enseignante-chercheuse en cinéma offre les coulisses mais également sa lecture d’une pluralité de séquences du film. Un supplément qui comme toujours se veut incontournable tant Zvonkine semble habitée par l’étude des oeuvres qu’elle présente.
  • Entretien avec Claire Mathon, directrice de la photographie (20′) :
    Claire Mathon, directrice de la photographie française désormais incontournable (Mon Roi, Atlantique, L’Inconnu Du Lac, Portrait De La Jeune Fille En Feu), propose son regard expert sur le travail d’Ourroussevski permettant de déstructurer les mouvements de caméra et comprendre pleinement l’importance capitale de la caméra comme personnage à part entière de Soy Cuba. 
  • Le film vu par Hicham Lasri, cinéaste marocain (6′) :
    Le réalisateur marocain de Headbang Lullaby revient sur l’importance de la beauté et de l’offre transcendantale du cinéma qu’a  proposé Soy Cuba.
    A travers son appréciation du film de Kalatozov, Hicham Lasri offre sa vision du cinéma moderne.
    Un entretien coup de poing où le cinéaste ne retient pas ses mots pour délivrer sa définition du cinéma.

Note Suppléments : 5/5

Soy Cuba : Test Blu-Ray
10